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déboulonnage d'idoles

  • De Kerouac et quelques platitudes

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    « Qu'est-ce que ça peut faire, où on vous met quand vous êtes mort? Dans un puisard dégueulasse ou dans un mausolée de marbre au sommet d'une grande colline? Vous êtes mort, vous dormez du grand sommeil... vous vous en foutez, de ces choses-là... le pétrole, l'eau, c'est de l'air et du vent pour vous... »

    (Raymond Chandler - « Le Grand Sommeil », 1939)

    littérature, déboulonnage d'idoles, Amérique, politique, sociétéJ'échange sans problèmes tous les écrits de Kerouac qui font pâle figure en miroir de ces quelques lignes.

    Kerouac, le premier de la « Beat Generation » (voir photo ci-contre) et le créateur du terme, revient à la mode avec le film inspiré de son roman « Sur la Route », réalisé par Walter Salles caution « auteurisante » du projet, présenté à Cannes dans lequel jouent une ou deux vedettes pour jeunes, faisant là leur premier film sérieux pour les critiques, et produit par Coppola.

    C'est logique au fond. Notre société est à la fois fascinée par sa propre destruction et ses rebelles, des rebelles qui permettent de se trouver des alibis d'égrener quelques platitudes certes sympathiques, fraîches, mais des platitudes tout de même.

    A notre époque où le jeunisme est roi, et l'adulescent, et sa crise post-pubertaire qui dure quasiment toute sa vie, le roi du monde, devenir adulte considéré comme une malédiction, bien sûr, je vais passer pour un méchant à dire ça, mais qu'importe, Kerouac est en plein dans les préjugés rythmant les opinions dans le vent encore en 2012.

    Tout adolescent ou adulescent qui ne balance pas une ou deux de ce genre de platitudes est considéré comme grégaire et conformiste alors que c'est plutôt l'inverse.

    Les transgressions décrites dans son livre paraissent maintenant bien fades dans une société où les interdits moraux ont à peu près tous disparu car ils entravent la consommation des choses et des corps.

    Greil Marcus le dit aussi dans « Lipstick Traces », l'anarchie que réclame les punks, la libération des désirs que demande à hauts cris les rebelles « beatniks » ou Rock, le tout sert surtout le pouvoir des marchés et leur mainmise, tout ce qui incite à un individualisme forcené et surtout narcissique étant bon à prendre.

    Ce qui est à noter est que même si elle paraît apparemment plus libre, au fond la société américaine actuelle (tout comme l'occidentale dans son ensemble) est aussi puritaine qu'à l'époque de la rédaction du roman, tout le monde pouvant donner libre cours à l'assouvissement de ses pulsions à condition de laisser le voisin tranquille et de le faire en cercle fermé.

    En 2012, les adolescents américains en passe de devenir adultes sont rares à partir sur les routes « like a hobo » (dont le personnage principal du livre partage l'existence, un « hobo » étant un travailleur manuel nomade, après la Crise de 29, qui vend sa force de travail dans les villes qu'il traverse) mais la plupart s'adonnent aux mêmes plaisirs que les personnages de Kerouac pendant les « Springbreaks » et autres fêtes défouloirs permises par le système pour que les jeunes évacuent tout le poids de l'allégeance que par ailleurs ils accordent sans se poser de questions à la société telle qu'elle est.

    La société libérale-libertaire actuelle est juste un tout petit plus hypocrite en somme.

    J'ai lu Kerouac il y a longtemps, ce n'est pas l'auteur de la « Beat Generation » qui est le plus intéressant littérairement, et au fond le plus transgressif contrairement à William Burroughs, « Old Bull Lee » dans « Sur la route ». Allen Ginsberg, Carlo Marx dans le livre.

    Curieusement, la « transgression » des tabous de Kerouac s'arrête à raconter ce qui l'aurait été vraiment, en son temps, à savoir ses penchants homosexuels, ce qu'ont fait Ginsberg et Burroughs, le second plus finement que le premier pour qui ça a consisté à réciter des vers de mirlitons de sa composition en sautillant tout nu devant un public acquis pour peu que l'on fasse un peu d'épate-bourgeois, et sombrer vers la fin dans un mysticisme syncrétisant.

    (Rien que le fait d'imaginer la scène et le ballotement de certaines parties de son anatomie rend cela d'un coup beaucoup moins romanesque et révolté).

    Il y a toute la mythologie autour de l'écriture du roman, rédigé quasiment au fil de la plume sur un gigantesque rouleau de papier pour ne pas perdre un instant de l'inspiration jaillissante de Kerouac qui aurait écrit comme en transe, ce qui a fait croire à de nombreux jeunes auteurs en herbe qui ont suivi que leurs écrits étaient forcément géniaux ou intéressants car d'un premier jet réputé plus inspiré.

    Je suis toujours un peu gêné devant cette légende qui finalement correspond au cliché petit bourgeois sur la littérature qui ne serait pas vraiment un travail de longue haleine, mais forcément un divertissement d'inadaptés sociaux, et surtout pas un enjeu existentiel qui implique un rien d'exigence voire d'ascèse.

    D'ailleurs, Kerouac fût obligé de retravailler son manuscrit pour qu'il soit édité. Il se remit pas vraiment de l'énorme succès de son livre.

    A partir de là, devenu rebelle officiel -riche- et célèbre, icône du grand Barnum spectaculaire, il finit par se tourner vers le bouddhisme, un bouddhisme de mode, considéré plus sous l'angle de la gymnastique mentale personnelle, du « coaching » en somme que comme une véritable spiritualité.

    N'importe quel trader, n'importe quel jeune diplômé, petit employé, bureaucrate grisaillant, a souvent rêvé de laisser tout tomber, d'aller jouer de la guitare tout nu au bord de la mer, et de partir sur la route comme Sal Paradise et Dean, les héros du livre. Bien sûr, une fois le rêve passé, ils n'y donnent jamais corps, et se donnent des excuses, des alibis.

    Il existe des livres et auteurs américains sur l'inadaptation beaucoup plus intéressants et mieux écrits que celui de Kerouac, plus radicaux, mais qui sont beaucoup moins souvent cités :

    « La Conjuration des imbéciles », roman picaresque, drôle, tragique, grotesque et profond, de John Kennedy Toole, grand écrivain hypersensible et persuadé d'être un raté qui a fini par se suicider, l'histoire d'Ignatius J. Reilly, et aussi « Au-dessous du Volcan » de Malcolm Lowry suivant les tribulations d'un consul alcoolique, mourant et désespérément amoureux, perdu dans les méandres de ses souvenirs et de ce qui le hante, chef-d'œuvre malade et passionnant aux ramifications allant beaucoup plus loin que celles de « Sur la Route ».

    Le consul pieds nus dans ses chaussures essaie de faire bonne mesure du mieux qu'il peut, mais l'amour de sa femme, l'impossibilité de l'amour fou symbolisée par le roc de la "Despedida" se rappellent sans cesse à lui jusqu'à la fin.

    Dans le livre, j’ai goûté au mescal grâce au consul et avec lui on découvre que l’amour passionnel est une illusion impossible, un leurre qui fait que deux personnes croient qu’elles se donnent alors que bien souvent elles essaient de contempler un reflet chez l'autre. L’écriture de Lowry est prenante d'un bout à l'autre. Les imbéciles et les esprits étriqués (pléonasme) n'y verront que l'histoire d'un alcoolique. Le consul, considéré comme un raté, a l'avantage majeur de savoir que tout n'est qu'apparence.

    littérature, déboulonnage d'idoles, Amérique, politique, sociétéEnfin, puisqu'il est question de littérature éthylique, citons Bukovski. (voir photo ci-contre)

    La misère mène toujours à un voyage au bout de la nuit, au bout d'un tunnel, sans fin, parsemé d'archanges grotesques, d'anges du bizarre, d'alcool, de bitures et de destruction, de filles dont ils tombent toujours amoureux aussi vite qu'ils les quittent. Ce livre, composé de fragments de tous ses livres, romans et poèmes, explique pourquoi l'auteur a vécu le tout, l'origine du tout est son enfance comme beaucoup d'autres grands brûlés de l'existence. Loin de la littérature trop polie, trop honnête, Bukowski ne fait que montrer sa misère, mais la vraie misère.

    Il est aussi à mi-chemin entre Céline et Dostoïevski convaincu des faiblesses de l'humaine nature et sachant également que le plus important est ce que l'autre donne, ce qu'il apporte.

    On pourrait s'arrêter à cela et sombrer dans le pathos et le cliché de l'écrivain en dérive, du génie méconnu trop longtemps parce que trop original ; c'est l'argument massue de tous les minables qui cherchent absolument le succès ou la célébrité, rechercher cette célébrité le plus souvent même pour du rien, du néant, de la vacuité intersidérale, parce que comme on ne croit en rien d'autres, ça donne l'impression de survivre après le retour à la glèbe après la mort, ceci que le cercueil soit plaqué or ou pas. Bukovski se fout des idéologies et de l'engagement, il sait très bien que c'est souvent une mascarade, une farce macabre.