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chistianisme

  • La haine modern-style

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     "L'homme ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste."

    « Sermons » de Jacques-Bénigne Bossuet

    Image, toile de Francis Bacon intitulé "Figure with Meat" prise ici

    Francis-Bacon-Figure-with-Meat-1954-Huile-sur-toile.jpgLa haine est un des sentiments les plus effrayants dont les êtres humains, ces primates lamentables, « sans qualités », sont capables, beaucoup plus que l'amour d'ailleurs, qui est systématiquement porté en dérision de nos jours. C'est d'autant plus effrayant que l'on a peur de s'y laisser aller, et que l'on y prenne garde.

    L'amour est perçu comme étant ridicule, vaguement incommodant, inconfortable car il coupe de la fausse douceur du troupeau, peu respectable. La haine, l'agressivité, la violence, la dérision aussi, qui en est une autre forme, sont au contraire vues comme étant le privilège des esprits forts, de ceux qui sont des vainqueurs, qui savent se faire respecter.

    Je ne parle même pas des croyants qui osent parler d'un Dieu d'Amour voire des idéalistes qui parlent de partage, de fraternité, de gestes de charité concrets, ils sont tout de suite moqués, jetés comme le bébé avec l'eau du bain. Ce qui est au fond incompréhensible pour le monde moderne, c'est justement l'amour de Dieu pour sa créature.

    Si elle est terrifiante, la haine moderne est aussi vraisemblablement séduisante, malgré sa facilité, peut-être justement à cause de celle-ci, terriblement fascinante aux yeux de tout le monde.

    La haine de soi mène rapidement à la haine de tous les autres.

    Si l'on est incapable de s'aimer, comment pourrait-on aimer les autres ?

    On ne s'aime que rarement soi, on aime bien le personnage que l'on joue, qui permet d'oublier combien l'on est faible et médiocre au fond, et facilement gagné par la boue dans laquelle on se roule au bout du compte avec délices plutôt que de chercher à s'élever.

    Image ci-dessous, montrant les violences au stade du Heysel prise ici

    25878_111438875537309_111342235546973_267574_4458704_n.jpgJouer la comédie, se fabriquer un personnage, c'est tellement plus facile que d'affronter sa propre vérité, que de regarder en face ce que l'on voit dans son miroir chaque matin. La haine de soi implique le dégoût de la vérité toute nue, de la vérité des faits, de s'apercevoir qu'au fond l'on se fait beaucoup d'illusions sur soi. En un sens, c'est normal, voire légitime, ou humain, sauf quand ces illusions mène au dégoût de soi et de l'entourage. Les moins protégés contre ces illusions que le désir inassouvi entretient sont les plus jeunes qui sont devenus depuis quelques années des cibles pour les marchés.

    Comme le dit Robert Musil dans « Les désarrois de l'élève Törless » (1906) :

    « Les sentiments empruntés aident les jeunes gens à franchir le terrain psychique si dangereusement mouvant de ces années où l'on voudrait tant être quelqu'un alors qu'on n'en a pas encore les moyens. »

    Ce qui est étrange est que cette haine réelle, concrète, tangible, va de pair avec l'affirmation d'un humanitarisme béat et universel reposant sur deux ou trois clichés et l'affirmation exaltée de lieux communs bêtifiants qui n'ont jamais rien changés à quoi que ce soit. L'individu moderne a le culot de justifier sa haine, sa rancœur, sa frustration en se faisant pour le champion du bien, seul contre tous.

    A notre époque de moyens de communication de plus en plus développés et performants, on pourrait croire que la haine, que les haines reculent. Finalement, il n'en est rien, c'est même plutôt l'inverse, elles circulent encore plus rapidement qu'avant et elles se diversifient un peu plus chaque jour, elles se cristallisent, se cuisent et se recuisent, finissent par sentir de plus en plus mauvais, en particulier grâce à l'Internet.

    Ces haines vont dans tous les sens, elles ne sont pas l'apanage d'un parti ou d'un autre, d'une idéologie ou d'une autre. Elles conduisent à abandonner toute nuance, à nier toute possibilité de contradiction à celui qui ne pense pas de la même manière.

    Certains parlent souvent du danger du retour des heures les plus sombres de notre histoire, selon la formule consacrée, du fait de déclarations souvent bénignes et de bon sens quant aux causes de l'insécurité, et sur l'intégrisme le plus dangereux, qui cause souvent des victimes dans l'indifférence quasi-générale surtout si celles-ci n'entrent pas dans la grille de lecture du « storytelling » politique dans le vent ces temps-ci, qui permet de raconter et de se raconter beaucoup d'histoires pour se mettre en valeur.

    La société hyper-consumériste fait de l'être humain un puits sans fonds de désirs sans limites, de désirs qui doivent absolument rester inassouvis pour que le système continue de fonctionner. Il veut pouvoir réussir comme les modèles qu'on lui présente, il veut pouvoir avoir la même apparence que celle qui est préconisée dans la publicité pour les hommes et les femmes, il veut tous les objets qui lui sont montrés comme absolument obligatoires à sa dignité. Il y a dans cette affirmation du désir l'alliance objective des libéraux et des libertaires ainsi que le rappelle ce slogan de « Mai 68 » :

    « Prenons nos désirs pour des réalités ! »

    Bien sûr, quand l'individu n'arrive pas à obtenir tout cela, cela crée beaucoup de frustration de la rancœur, de la colère, de la haine, des jalousies puissantes. Pour sublimer cette violence, pour lui donner une impression d'honorabilité, on lui alors donne différents prétextes :

    politiques, artistiques et j'en passe.

    On justifie d'abord la haine en affirmant que c'est l'autre qui est haineux.

    On la justifie également et de plus en plus en la faisant passer pour la défense de grandes causes, quitte à ce que la pseudo-défense d'un peuple cache, mal, un racisme comme les autres.

    C'est dur d'avouer, de s'avouer qu'en fait, c'est parce que l'on ressent de la haine, en particulier envers soi, que l'on joue cette comédie du rebelle, de l'outsider, de l'artiste incompris, du génie des Carpates méconnu, forcément.

    Et parfois à juste titre simplement.

    La sublimer permet d'en faire porter le chapeau, la responsabilité, à d'autres que soi. C'est la faute de l'autre, c'est la faute de sa famille, de ses amis, de l'école, des profs, de son chef de service, et j'en passe, si l'on hait autant.

    Image ci-dessous prise ici

    2009_03_19_Jeunes_Violents.jpgOn sait bien pourtant que la haine, elle vient de soi-même, mais le reconnaître c'est reconnaître que le personnage que l'on joue est complètement virtuel. Et ça c'est trop compliqué, car on finit souvent par croire que ce personnage c'est nous. C'est la vie qui devient virtuelle, l'amour, que l'on vit par procuration, en rêvant sur le passé, sur son enfance, son adolescence idéalisées car si l'on ne veut pas reconnaître ses haines, sa violence, ses frustrations, on ne veut pas non plus reconnaître que l'on a mûri, que l'on est devenu adulte, quitte pour cela à se laisser tenter par l'autodestruction engendrée par un mode de vie que l'on imagine encore jeune.

    D'où le romantisme autour de l'alcool ou de la drogue. On ne veut pas remarquer qu'un alcoolique c'est un type, ou une femme, souvent lourdingue, et non un poète qui se trouverait l'inspiration en buvant, idem quant aux drogués.

    On notera que lorsque l'on essaie de revoir des amis d'enfance retrouvés sur le réseau, c'est toujours très difficile, on préfère continuer à rêver, et puis l'on sait bien au bout du compte que l'on n'aurait pas grand-chose à se dire.

    Tout comme les mouvements de rébellion vécus par d'autres à l'autre bout du monde, on a vraiment l'impression d'en faire partie en étant bien au chaud derrière son écran, dans un pays riche, où le risque de guerre civile est minime.

    Les scènes montrées dans "Orange Mécanique", voir di-cessous, se sont comme banalisées, on a pris l'habitude du fait de la banalisation du mal...

    A ce lien, un texte d'Hannah Arendt sur la banalité du Mal

  • Les enfants sages qui détruiront le monde

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    J'ai souvent l'impression étrange d'être un des derniers représentants d'une race en voie d'extinction. Nous étions une génération entre deux chaises, on nous avait appris la réalisation de nos rêves. Tout était possible grâce à soixante-huit et au 10 mai 81, le jour où l'on nous dit que nous étions passé de l'ombre à la lumière. On nous a poussé à tout remettre en question, à rêver d'autre chose, et nous l'acceptions sans aucune difficulté et puis le réel s'est imposé petit à lordoftheflies.jpgpetit, du moins ce que ceux qui dirigent cette société appellent le réel, à savoir la prépondérance absolue du tout-économique. Nous n'étions plus pour la société que des rouages qui devaient l'allégeance au système, la soumission aux règles, pour continuer à consommer ce que nous aimions. Mais si nous étions déjà des consommateurs, nous n'avions rien à envier à ceux qui venaient derrière. Nous les avons vu arriver quand nous étions à l'université. Ils ne portaient pas des habits d'esclaves tels que nous les imaginions, costume trois pièces et attaché case, ils étaient en jeans, en tennis, les cheveux savamment décoiffés, et tellement sages, et tellement sûrs d'eux. Ils se moquaient de nous, nous étions une génération de pleurnicheurs, de mollassons incapables de se décider, tout comme d'ailleurs nos aînés qui nous demandaient de payer leurs retraites, alors qu'ils avaient fait moins d'enfants et que cela s'avérait beaucoup plus difficile. C'était fini les rêves et les idéaux, le désir de changer le monde ne devait plus avoir cours, il fallait que ls système fonctionne.

    Nous étions une génération de pessimistes, élevés aux films apocalyptiques, on nous parlait des conclusions du club de Rome en primaire, on nous affirmait que le futur serait sombre, nous savions que c'était une course à l'abîme. Que ce que l'on nous présentait déjà comme le réel était du vent.

    Sur les quais de gare, dans la rue, à la télévision, je vois de plus en plus cette génération de jeunes hommes et jeunes femmes bien sages, ils sourient à la caméra quand on les interroge, ils ne connaissent plus leur passé. Ils s'en foutent, le 8 mai n'est qu'un jour de shopping en plus comme dit cette charmante écervelée qui court vers les grands magasins, pour un autre, cela n'a pas grande importance de se souvenir des ces mauvais souvenirs, je cite, tout comme le 11 novembre. Le journaliste rit aux éclats de cette ignorance, c'est tellement charmant cette insouciance d'ilotes enchaînés. L'illettrisme n'est pas un drame pour eux, c'est un boulet en moins. La connaissance les aurait peut-être culpabilisés de ne penser qu'à consommer encore et toujours, acheter ce qu'on leur dit d'acheter, comme on dit au chien de faire là où on lui dit de faire. Ils ont tous des écouteurs vissés dans les oreilles, les yeux restent fixés sur le mini-écran de leur téléphone cellulaire, ils ne voient plus les autres, ils ne veulent pas les voir. Ils gardent l'illusion de la diversité des opinions car on leur laisse croire que leurs certitudes sont la conséquence de réflexions approfondies sur la politique, comme sur le net, où beaucoup joue la comédie de l'affrontement manichéen, les bons contre les méchants, le Bien contre le Mal, alors que tous s'accordent sur un point, il faut que le système perdure, qu'il y ait toujours plus de téléphones dernier modèle, d'ordinateurs de plus en plus performant, de plus en plus de caméras pour que d'autres prennent nos responsabilités à notre place.

    Les enfants sages ne veulent plus des physiques hors normes, ils ne veulent plus des handicapés, ils ne veulent plus de différences, ils veulent une humanité standardisée. Ils ne sont pas cruels avec ceux qui sont différents. Ils croient que c'est pour le bien de l'Humanité, ils sont sincèrement surpris quand on les contredit. Ce n'est quand même pas leur faute s'ils mangent cinq fruits et légumes et font tout ce qu'on leur dit pour entretenir leur forme.

    Quand ils boivent du vin, ce n'est pas pour se réjouir avec des amis, mais pour entretenir l'esprit de compétition, ou quand ils mangent.

    Les personnalités hors-norme, ils les considèrent comme des reliques bientôt disparues. Ils oublient que le bonheur universel n'est pas possible comme ils l'entendent, que leurs enfants leur demanderont des comptes sur l'état des ressources, sur l'absence totale d'équité. Les enfants sages rejettent les pays pauvres en se disant que c'est de leur faute, ils n'avaient qu'à se soumettre aux règles, et travailler comme des bêtes de somme paisibles et dociles. Ils ne veulent surtout pas voir l'injustice. C'est terrible, je trouve, de constater que la situation actuelle ne poussent pas plus de monde à essayer de détruire les rouages de cette société inique, qui en contrepartie de l'aide aux pauvres demande beaucoup plus que ce qu'impliquait la féodalité.

    Les enfants sages, ils sont comme les personnages d'« Akira », des gosses tellement soumis, tellement révérents, que le jour où toute la violence, toutes les frustrations qu'ils auront accumulées secrètement et qu'ils n'auront pu contenir en sombrant dans le cyberautisme ludique et violent, éclateront, ils détruiront le monde.