Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

cauchemars

  • La jeune fille qui aimait les livres

    Imprimer Pin it!

    document?id=16005&id_attribute=43Elle portait un prénom de fée des romans des chevaliers de la Table Ronde bien que n'étant pas née à une époque romanesque et enchantée qui célébrerait l'amour courtois et les exploits héroïques et gratuits. Elle portait beaucoup de rêves cependant dans son cœur ne se passionnant guère pour les vedettes « kleenex » de la télé-réalité ou les chanteurs d'une saison ou deux qui ne créent rien, ne font que reprendre d'anciennes chansons.

     

    Elle s'évadait et voyageait, comme tous les gosses inadaptés à leur époque, à la société hyper-matérialiste et égoïste, par la lecture, ce genre de gosses qui se réfugient dans les livres parce qu'ils ne sont pas très doués pour affronter la bêtise du monde qui n'est pas du tout fait pour les personnes intelligentes ou capables d'un peu plus de compréhension de ce qui les entoure.

     

    Elle avait essayé de rire aux blagues sur le physique ou les habits des « réprouvés » de son lycée, les élèves marginalisés car trop différents des autres, trop sensibles, et « hors normes ». Pour ne pas être exclue des groupes de jeunes gens et de jeunes filles, elle enlevait ses lunettes qui l'aurait fait entrer dans le cercle « honteux » pour sa génération des « intellos » et mettait ses lentilles qui lui faisaient mal aux yeux. Elle n'avait rien pu faire pour la taille de son nez qu'elle trouvait trop grand. Elle avait voulu faire comme les autres mais cela lui avait profondément déplu, car ce n'était pas du tout dans sa nature gentille.

     

    Et on ne peut pas forcer sa nature éternellement....

     

    Elle avait un frère jumeau qui quant à lui se fichait éperdument d'être bien vu du sportif de sa classe ou des filles maladroitement maquillées vedettes de la cour, il savait très bien que les unes et les autres finiraient qui employé de banque derrière un morne guichet, qui coiffeuse ou démonstratrice de parfums, et que lui seul conserverait l'intégrité de ses rêves et des aspirations alors que ses anciens condisciples ne songeraient qu'à leur Plan Épargne Logement ou leurs prochaines RTT au camping de Palavas les Flots.

     

    Parfois elle enviait son frère...

     

    Elle allait souvent à la bibliothèque toute proche, on ne disait plus comme ça, aimer les livres passionnément n'était pas dans l'air du temps, mais pour elle c'était surtout les livres qu'elle y trouvait qui importaient et non les ordinateurs comme la plupart de ses camarades pour qui c'était des objets presque tabous.Elle aimait bien le bibliothécaire, elle voyait bien que lorsqu'il prenait son ton sévère pour imposer le silence, ou bien qu'il sortait une plaisanterie un peu caustique voire ironique, ce que ses camarades n'aimaient pas beaucoup, il avait envie de rire sous cape. En fait, elle reconnaissait un « frère d'armes » en quelque sorte, un de ces êtres blessés qui se cache en faisant le malin.

     

    Il avait d'ailleurs compris que la fine mouche l'avait percé à jour et quand il faisait son numéro de méchant, il avait pour elle un petit regard entendu.

     

    Elle empruntait souvent des livres. Elle aimait bien les histoires épiques et les romans sombres, qui ne se finissent pas toujours bien, parce que pour elle cela ressemblait plus à la vie, dans laquelle il y a rarement des fins heureuses. Elle lui avait demandé un jour ce qu'il lui conseillerait de lire. Il avait hésité un peu, et ensuite cela avait été comme s'il ouvrait les vannes de son envie de discuter, il était exalté par son sujet. Il l'avait presque noyée sous un flots de paroles, ce qui est un stratagème de timide, s'en apercevant et s'arrêtant soudain, un peu gêné, comme toutes les personnes qui répriment leur envie de partager leurs passions trop longtemps.

     

    Il avait un peu rougi et avait prétexté de la présence derrière elle d'une autre personne venant emprunter un livre pour couper court à la conversation qui pourtant n'avait rien d'équivoque. Avant de partir, elle lui confia qu'elle écrivait aussi, il se ravisa et se retournant vers elle le visage illuminé lui dit que c'était normal pour un grand lecteur d'avoir un jour envie d'écrire et de coucher sur le papier ses propres mots.

     

    Lorsqu'il fit venir un écrivain (un lien vers cette rencontre), elle était heureuse de rencontrer un adulte comme elle, ainsi que quelques autres élèves, les autres affectant de considérer en s'asseyant dans la salle autour de l'auteur présent que c'était surtout le moyen d'échapper à un cours bien ennuyeux. Celui-ci leur montra que la télévision et le cinéma racontaient maintenant des histoires qui étaient les mêmes depuis que l'homme s'était mis debout sur ses pattes arrière, que c'était surtout les manières de raconter qui changeaient tout, et que les feuilletons qu'ils regardaient empruntaient aux œuvres qu'on leur faisait étudier en cours.

     

    Quant l'auteur avait demandé si des jeunes dans son public écrivaient, elle n'avait pas osé le dire, par peur des rires moqueurs des autres, qui pourtant étaient pris presque malgré eux par ce qu'ils entendaient, à tel point que lorsque le bibliothécaire rompit le silence après une dernière question, ils perçurent tous la qualité de ce silence dans lequel il y avait des rêves tout droit sortis des pages des livres qu'ils venaient tous d'évoquer...

     

    Elle comprit que ce n'était pas facile d'être comme elle, d'aimer la littérature aussi profondément, mais que cela n'appartenait qu'à elle seule, et que les perspectives bien mornes qui animaient les aspirations de ses camarades ne seraient jamais les siennes. Pas parce qu'elle était meilleure, ou pire que les autres. Mais parce que c'était son trésor, un bien infiniment précieux.

     

    Je pense souvent à elle, et je me dis qu'il n'est pas normal que des jeunes filles comme elle doivent cacher le fait qu'elles ont du cœur, et des rêves plus grands que la moyenne, que ce n'est pas juste...

     

    Mais ainsi va hélas notre société moderne...

    image empruntée au site de la mairie de Paris I