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caillou blanc

  • (Re)lectures de vacances 1 - « Proust les pieds dans l'eau »

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    Dédié à mon Albertine

    Sur Agoravox

    image prise ici

    marcel-proust.jpgEn matière d'adresse au lecteur de ce texte, une ou deux choses, il ne s'agit pas pour l'auteur de se mettre en avant, de vanter ses lectures, et sa compréhension meilleure que les autres d'un écrivain, mais de montrer que la littérature, et en particulier la lecture de grands auteurs est une expérience par nature existentielle, que la littérature n'est pas qu'un divertissement, qu'elle est irréductible aux formules, aux bon sentiments, aux préjugés.

    Il y a quinze ans, j'ai perdu mon Albertine.

    Ce fut une perte fondatrice, j'y perdis un peu plus d'innocence, sans toutefois me résoudre vraiment et complètement à celle-ci. Je l'avais lu parce que c'était une « lecture obligatoire », or il n'y a pas de lectures de ce type, et surtout il n'y a pas d'admiration obligatoire.

    Cela ne signifie pas pour autant qu'il n'y a pas de hiérarchie des œuvres littéraires, que tout se vaudrait, relativisme qui dénote toujours une forme de paresse, (« Comme tout se vaut je n'ai pas d'efforts à faire pour lire des auteurs un peu plus exigeants »).

    Cela ne signifie pas que je méprise la littérature dite de genre, de Science-Fiction ou policière, voire polardeuse.

    Bien au contraire, je suis quant aux livres un boulimique, un compulsif, un ogre, voire un scopophile.

    Et il y a aussi ceux pour qui la littérature n'est pas un genre « sérieux », tel ce pontifiant imbécile m'assurant un jour que lui ne lisaient jamais que des livres « sérieux et pas des romans ».

    Bien sûr, ne pas lire Proust est se priver volontairement de tout un univers de sentiments, de sensations, de plénitude, de lucidité, de verve et de causticité.

    C'était une des deux personnes que je connaissais, et pour laquelle j'eus de l'affection, qui avaient lu « la Recherche » en entier et profondément contrairement à de nombreux diplômés et sages lettrés de salon qui n'ont fait que l'effleurer.

    J'avais lu déjà ce monument, mais comme on en visite un, justement, sans me sentir jamais vraiment concerné.

    J'avais déjà le désir de le relire après avoir découvert son portrait dans les « fabuleux souvenirs littéraires » (la formule est de Proust) de Léon Daudet qui décrit magnifiquement la plupart des grands écrivains français du XIXème siècle, y compris Hugo, dont il fut un proche, Maupassant, Barbey d'Aurevilly, dandy magnifique et ridicule, et grandiose, « vieux viking au verbe sifflant » et Proust, « Puck sur les coussins de la Victoria », dont il montrer la passion pour tout ce qui est humain en racontant leurs soirées avec d'autres hommes d'exception au café Weber, Proust qui voulait que rien de ce qui est humain ne lui soit étranger malgré tout ce que cela peut impliquer comme déséquilibre.

    Soyons honnête, la plupart des lecteurs de Léon Daudet ne liront jamais Proust qui représente pour la plupart tout ce qu'ils détestent.

    tableau de Monet "Femme à l'ombrelle" afind d'évoquer Albertine pris ici

    Monet-femme-a-l-ombrelle-droite.jpgAprès cette perte de ma propre Albertine, qui avait les mêmes penchants, et qui cultivait les mêmes paradoxes que celle du roman, quand je me replongeai dans ce cycle, je compris que c'était un magicien du verbe car il me semblait que les souvenirs qu'il évoquait était les miens, que je vivais la même passion amoureuse que le narrateur. J'ai maintenant la même nostalgie que le narrateur dans le « Temps retrouvé » de l'innocence, de l'enfance, des amours égarées en chemin.

    A tel point qu'abordant la deuxième partie de « la Recherche », celle qui commence à la « danse » de Jupien et qui montre l'envers du décor, la réalité des vraies passions parfois abjectes qui agitent les personnages, j'arrêtai ma lecture croyant alors forcer l'intimité de celle que j'avais perdu.

    Je rencontrai moi aussi un Charlus, le mien n'ayant certes pas les mêmes goûts en matière de séduction, mais la même certitude de la fin de la civilisation, et d'en être un vestige bon pour la destruction.

    J'allai à Cabourg, pardon à Balbec, rien que pour voir la plage, et le grand Hotel. Ce fût un peu décevant, il n'y avait que des petits vieux aisés dînant en silence avec le tout petit chien à leurs pieds, le pianiste était un type obèse aux cheveux gras qui baillait régulièrement derrière le clavier de son piano à queue, et les serveurs eux-mêmes, dans une splendide immobilité paraissaient pris dans une gangue de petitesse et de nostalgie poussiéreuse.

    On m'objectera que c'est dans ce genre d'ambiance désuète et comme figée que les personnages des romans languides et romantiques d'Armand Lanoux se retrouvent à la fin, contemplant la mer sur une plage en automne.

    Ce qui laisse à penser qu'à Cabourg c'est toujours l'automne.

    Je préfère aller voir son appartement à Paris, Boulevard Haussmann, conservé quasiment intact en plein milieu du siège d'une banque quelconque (la plupart des banques sont quelconques), non loin de « la Chapelle Expiatoire ».

    Les imbéciles quand ils parlent de Proust ne voient que son homosexualité, que ce soit pour la porter aux nues ou en faire un objet de mépris, certains m'expliquaient, et m'expliqueront doctement qu'Albertine était en fait inspiré du chauffeur de l'écrivain qui vécut avec lui des amours somme toutes toutes trivialement ancillaires ce qui n'a d'intérêt que pour l'anecdote, ou pour ceux qui veulent absolument dénigrer cette œuvre majeure.

    D'autres savants et érudits exégètes du « divin Marcel » m'assurent que la sonate de Vinteuil, cette musique que l'on croit entendre en tournant les pages de « A l'ombre des jeunes filles en fleur », parle de celle de Gustav Mahler et qu'ils ont les preuves irréfutables.

    Je veux bien les croire, mais moi je préfère y entendre Erik Satie.

    Enfin, d'aucuns parmi eux insistent bien sur le déséquilibre mental et psychologique que les fameuses plaques de liège posées sur les murs de l'appartement de l'écrivain semblaient indiquer, alors que c'est justement de son hyper-sensibilité au monde, confondu avec une pathologie, que lui vient son talent incomparable comme tous les autres grands auteurs, une sensibilité qui est la même que celle que l'on retrouve dans les œuvres de Céline, pourtant apparemment aux antipodes, et d'autres.

    Il serait appréciable que ces imbéciles gardent intacts leurs certitudes, car j'ai l'affection littéraire jalouse et n'ait pas forcément envie de la partager avec des personnes qui ne comprennent l'auteur qu'ils prétendent apprécier. Proust est un auteur de référence mondaine, il faut le citer une ou deux fois en « bonne » société pour être bien vu, il serait cependant idiot de confondre les mondains qui le citent sans l'avoir lu ni ressenti et ceux qui l'ont compris dans leur chair.

    Ci-dessous Proust par Léon Daudet, début du texte :

    « Ses images imprévues voletaient à la cime des choses et des gens, ainsi qu’une musique supérieure, comme on raconte qu’il arrivait à la taverne du Globe, entre les compagnons du divin Shakespeare. Il tenait de Mercutio et de Puck, suivant plusieurs pensées à la fois, agile à s’excuser d’être aimable, rongé de scrupules ironiques, naturellement complexe, frémissant et soyeux. C’était l’auteur de ce livre original, souvent ahurissant, plein de promesses : Du côté de chez Swann, c’était Marcel Proust »