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  • le "vieux dégueulasse" chez les hurons d'Europe

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    Charles Bukovski - « Shakespeare n'a jamais fait ça », en « Points Seuil »

    shakespeare-n-a-jamais-fait-ca-de-charles-bukowski-974818823_ML.jpgCharles Bukovski, écrivain sulfureux et « underground » dans son pays, est allé non sans curiosité en 1978 en Europe à la rencontre de ses nombreux lecteurs français et allemands. Ce n'est pas lui le « persan », le « huron », dans l'histoire mais toutes les personnes qu'ils croisent, de son traducteur allemand à son éditeur français dont il ne retient jamais le nom, est-ce Rodin ou Jardin ? On ne sait pas trop et peu importe au bout du compte. Bukovski s'en fiche de faire des courbettes à son découvreur français, tout ce qui compte pour lui c'est d'écrire, le nombre d'exemplaires vendu ensuite n'est pas son souci.

     

    Il est accompagné dans son périple par sa compagne Linda Lee, sa bonne âme aux faux airs de Diane Keaton, attentionnée, fine, toujours derrière lui, qui l'aide à écrire, à ne pas trop se laisser aller à la boisson, à la noirceur et la misanthropie, la nostalgie des bars de L.A et de ses champs de courses. On aperçoit la figure de Barbet Schroeder, réalisateur talentueux et conducteur téméraire.

     

    « Buk » ne se cache pas dans ce livre, ainsi que dans « Hollywood », derrière son alter-ego de papier, Henry Chinaski, il se livre tel que, sans masques, observe ce qui n'intéresse pas les écrivains officiels, les auteurs concernés : les petites gens, les clochards dans les gares, les putains de Hambourg ou de Pigalle, les poivrots qui ressassent vingt fois par jour leur histoire à la tête des passants qui passent, à l'époque pas encore tout à fait noyés dans les gadgets informatiques qui les encouragent au narcissisme. Bien sûr, et contrairement à ce que d'aucuns parmi les lecteurs s'imaginent, un écrivain qui fait mine de se livrer ne le fait pas entièrement, il garde toujours une part de pudeur, de jardin secret, d'enfances au sens classique du terme, et comme chez tous les écrivains intéressants cette part d'enfance est fondamentale.

     

    L'auteur raconte entre autres son passage catastrophique, amusant et finalement dans la veine de ce qu'en aurait fait l'Ignatius de « la Conjuration des Imbéciles », à « Apostrophes » avec Pivot, que vin blanc et « sunlights » télévisuels ne font pas bon ménage quand il s'agit de rester cohérent, et que les « anars syndiqués » comme Cavanna, invités à la même émission, sont plus des sujets de pendule pour intérieurs bourgeois, et parfois des baudruches, des auteurs bien sages au fond, qui pensent qu'aligner des gros mots et un vocabulaire ainsi qu'un style finalement artificiels suffit à faire populaire et authentique.

     

    L'argot et les expression qui se veulent « vraies » chez ces auteurs effectivement bien proprets sonnent toujours faux, on sent qu'ils les utilisent comme à regrets, contrairement à Audiard ou Dard qui connaisaient le « jus de la rue », tout comme Céline ou Marcel Aymé, tous deux piétons de Montmartre, de la « Butte » où l'on disait son fait au bourgeois fat et prétentieux, où l'on n'hésitait pas à remettre à sa place les beaux messieurs se donnant le genre cultivé et les belles dames lettrées. « Buk » aussi vient de la rue, il y a grandi, exercé de multiples boulots avant que de devenir célèbre, et presque riche.

     

    L'expérience de la rue ne se singe pas, ne s'imagine pas, même par procuration, elle se vit. Et elle n'est ni pittoresque, ni drôle, ni charmante...

     

    tumblr_mb4a7blxsq1r93a64o1_1280.pngLes ivrognes ne sont pas tous des philosophes en devenir, balançant des paroles de sagesse, la plupart du temps ils puent de la gueule, éructent des banalités sans queue ni tête, ils insultent les mères de famille, les péripatéticiennes ne sont pas toutes des « filles de joie » au regard clair, pétulantes, la plupart du temps, elles ont toutes le même regard triste, qui sombre progressivement, au fur et à mesure que leurs traits s'affaissent l'âge venant, les travestis au petit matin sont souvent d'une tristesse à pierre fendre, le bourgeois égrillard qui les croise d'aventure ne s'en rendra jamais compte.

     

    L'on devine aussi que ce qui compte vraiment pour « Buk » ce n'est pas tellement les lectures en public, les articles de journaux, les interviews agrémentées de questions souvent ridicules, mais surtout de revoir Andernach où il est né en 1920, son oncle Heinrich âgé de quatre-vingt dix ans avant qu'il ne meurt. « Buk » redevient alors un gosse turbulent, un gosse qui a commis de nombreuses bêtises, en ayant un peu honte et voulant se faire pardonner, un gosse en recherche de simple tendresse.

     

    Il est un gosse certainement non désiré par son père, souffrant de plus dans son enfance et d'une bonne partie de son adolescence d'une acnée qui a dévasté son visage et son corps à l'âge où les garçons ont envie de plaire aux filles. « Buk » a développé sa colère envers les grandes personnes, sa révolte, se gardant bien d'accepter les compromis sociaux obligatoires, ne s'inquiétant que d'écrire. L'écriture est pour lui un enjeu existentiel ainsi que pour les écrivains qui ont quelque talent. Il est des imbéciles qui ne lisent jamais de romans, jamais de poésies, encore moins de livres dits de genre, ils n'ouvrent que des « livres sérieux », tant pis pour eux.

     

     

    Ils ne liront jamais ces chroniques...

     

    couverture du livre prise sur "priceminister.com"

    photo du bas sur "novaplanet"

  • Ecrire, vivre, être soi-même : tribut à Manchette, "Buk" et d'autres

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    littérature, politique, société, écriture, Manchette, BukovskiFinalement, la manière idéale d'écrire un blog selon moi serait de le faire un peu à la manière du fabuleux « Journal 1966-1974 » de Jean-Patrick Manchette dont j'attends avec hâte le deuxième tome, un type qui sait très bien qui il est, quels sont ses défauts, ses qualités aussi, qui se livre mais pas trop restant lucide sur l'espèce humaine. Comme toutes les personnes réputées un peu trop sensibles elles sont en fait clairvoyantes sur leurs semblables et elles-mêmes, empathiques et généreuses dans ce désir qu'elles ont constamment de partager leurs enthousiasmes, leurs peines, leurs colères que d'aucuns assimilent trop souvent à de l'égocentrisme, l'auteur, ou l'auteur-e serait forcément un, une narcissique qui chercherait surtout à faire parler d'elle, de lui, raison pour laquelle elle écrirait, ce que les médiocres disent de la plupart des autres, certes c'est exact pour ces auteurs pour qui la traversée du Périphérique est une aventure.

     

    Chez Manchette, tout comme chez d'autres personnes qui écrivent, dont ceux avec qui j'écris, qui me fait grandir, qui me ramène vers qui je suis, ce que je vaux, ce que je pense, qui me montre que tout cela me construit, je perçois les cabossages de la vie, les blessures qui font que contrairement à l'adolescent ou au jeune adulte que l'on a été, l'on n'a plus le désir d'être quelqu'un d'autre, une princesse, un super-héros, un policier, un pompier, mais d'être soi-même jusqu'au bout et d'épanouir ses dons, comme l'écriture, ce qui est certes une quête difficile mais hautement salutaire dans une société qui ne s'est pas beaucoup améliorée depuis trois ou quatre décennies, célébrant l'apparence, le mensonge et la fausseté de sentiments, les faux-semblants.

     

    littérature, politique, société, écriture, Manchette, BukovskiC'est concrètement subversif de vouloir être soi-même, de vouloir être authentique et refuser absolument les compromis qu'imposeraient ce monde dans lequel nous vivons qui souffre d'abord et avant tout d'une grave crise morale. Bien sûr, de ceux qui aspirent à cette vérité individuelle et collective on dira que ce sont des emmerdeurs, des emmerdeuses, des empêcheurs de tourner en rond, de jouer la comédie sociale, comme Bukovski racontant dans « Shakespeare n'est pas obligé » son périple de 1978 en Europe à la fois nostalgique, il est né en Allemagne, et picaresque, et grotesque. « Buk » s'en foutait complètement de plaire aux critiques qu'il convenait, aux journalistes en vue, pour peut-être plus tard devenir un de ses « bons clients » insupportables de la télé.

     

    Bukovski ne pouvait pas faire autrement d'être complètement lui-même sans se compromettre à cause de son histoire personnelle, de sa peau grêlée et de sa trogne d'alcoolo, ce qu'il n'a jamais essayé de cacher. Il est normal que ceux qui sont plus enclins à voir le monde tel qu'il est aient besoin de s'envoyer des boissons fortes et du vin dans le cortex, de clopes, comme Manchette, et d'autres, voire de se comporter en ogres, il faut bien ça pour tenir parfois face à la sottise que l'on ressent un peu plus que les autres, à la banalité du mal.

     

    A contre-courant de ces emmerdeurs, je pourrais écrire par exemple des phrases comme celle ci-dessous, des phrases hyper-positives et rose-bonbon, dans le genre du père Hugo en beaucoup plus affadi en me prenant pour le modèle de cette toile romantique bien connue, de Caspar Friedrich, qui pose avantageusement sur fond de montagnes toutes blanches, de ciel tout bleu et de nuages cotonneux comme il faut :

    littérature, politique, société, écriture, Manchette, Bukovski

    « L’Amour est révolution, l'Amour est comme une orbe flamboyante et frémissante qui surgit brûlant de l'aurore et se couche au crépuscule à l'orée de la nuit sombre et froide ».

     

    C'est beau, non, ami lecteur, tu ne trouves pas ? Et en plus c'est vraiment de moi, (se vante-t-il) Mais moi, ton auteur préféré j'en conviens et toi aussi, j'aurais l'impression de ne pas avoir écrit grand chose, ou ce genre de déclamations que les adolescents font quand ils pensent aimer alors qu'au fond ils ne songent qu'à faire l'amour avec la personne qu'ils désirent en enrobant les sentiments avec un peu, beaucoup de sucre.

     

    C'est donc se leurrer. Il n'y a pas que les adolescents qui se leurrent, les grandes personnes aussi. Elles veulent vivre des expériences sans s'inquiéter des conséquences, aller voir chez le voisin ou la voisine si l'herbe est plus verte, se prendre pour ce qu'elles ne sont pas tout en espérant que cela ne grève pas trop leur confort matériel, et intellectuel, moi y compris qui souffrait il y a quelques années du fameux complexe du chevalier blanc. Au pire, ensuite ces grandes personnes rentrent bien sagement au bercail et acceptent bien sagement ces compromis rappelés plus haut (tu suis ami lecteur?) qu'on leur présente comme obligatoires, nécessaires pour assouvir malgré tout leurs pulsions égoïstes ne serait-ce qu'un petit peu.

     

     

    L’Amour prétendu, sincère ou pas, de l'Humanité ou de la personne aimée « comme dans les livres », pourtant les auteurs classiques nous ont suffisamment averti, si cela existe il mène surtout à la folie solitaires ou avec plusieurs, la passion dangereuse et les passions tristes, la souffrance, il occasionne de nombreuses blessures en plus, tout comme l'utopie mène le plus souvent au cauchemar. Il amène au désespoir, qui lui n'est pas « comme dans les livres », le désespoir est sédentaire et une fois installé ne bouge pas d'un pouce. On arrive à le faire partir en apprenant à vivre les bonnes choses, à les accepter simplement sans plus de cérémonies, à se laisser emmener par celles ou ceux qui vous aident à progresser et non ceux qui vous tirent par les pieds vers le bas, avec le risque de tomber dans l'abîme.

     

    Toile de Caspar Friedrich prise ici