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blogging

  • La lassitude du blogueur

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    Version longue sur le Ring

    Je viens de lire une interview de Chronicart d'Éric Naulleau au sujet du « nouveau journalisme » qui ne l'est plus nouveau, car il est mort de sa belle mort depuis longtemps, sur les rapports incestueux qui existeraient entre l'écriture « gonzo » (mot qui viendrait de l'argot québécois gonzeau qui signifie dingue), et celle des blogs. Cette question « m'interpelle quelque part (mais où ?) au niveau du vécu et de l'expérience extime qu'est un blog », voilà qui fait très cool pour une introduction liminaire, le blogueur, le chroniqueur se devant d'être cool et de parler à la fois djeun et cultureux.

    Cette lecture amène cependant à se poser bien d'autres questions : sur le fonctionnement actuel du médium Internet, sur sa légitimité à informer et analyser intelligemment l'actualité, et plus généralement sur l'infantilisation de notre société que tout cela entraine, celle-ci ne se limitant pas aux soirées nostalgiques ou aux gadgets régressifs, les conséquences en étant profondes et durables.

    Je suis d'accord avec Naulleau sur le fait que ce que retiennent la plupart des blogueurs de Hunter Thompson entre autres personnalités hors-normes à la mode, c'est surtout tout le folklore autour de la défonce en général, tout ce que l'on peut voir là-dessus dans le film de Terry Gilliam de 1998 d'après Fear and Loathing in Las Vegas, Ce qu'ils retiennent d'un dingue comme Hunter c'est « je suis une icône car je bois trop, je me drogue trop, je fais la fête, j'écoute des musiques de dingue, je parle de moi tout le temps, je suis vraiment un type drôlement dans le vent » alors que ce qui devrait seulement importer est le talent de l'écrivain. Et je l'approuve quant à la quantité de déchets non recyclables que l'on trouve sur la toile.

    Car les rares pékins qui s'en réclament, du « gonzo », n'ont souvent vu que le film, ils n'ont pas lu les livres d'Hunter Thompson, ou Tom Wolfe, qui peut également s'en réclamer ; pour d'autres, les grands pervers qui pullulent sur le réseau, le « gonzo » ce sont surtout des pornos amateurs tournés rapidement avec la voisine du dessus, qui trompe ainsi son ennui, ce qui permet de montrer le plus possible de scènes de cul entre dégénérés mous de la fesse en un minimum de temps dans des intérieurs dignes des pires cauchemars esthétiques. Ils se contentent de l'apparence, de la pose que l'on peut en tirer, persuadé de pouvoir plaire ainsi ; la plupart restant dans leur cervelle de moineau des puceaux fiévreux et égocentriques une bonne partie de leur âge adulte, des adulescents moins frais qu'ils veulent bien le prétendre.

    Le caquetage des uns ou des autres autour de la culture geek n'arrange pas les choses, celle-ci encourageant le « vieux jeune con » à rester cloitré chez lui à draguer sur les sites de rencontres à poster des réactions vengeresses bien planqué derrière son écran contre les z-étrangers, les juifs, les bobos, les fachos, les bolchos, et j'en passe, obéissant tranquillement à ce que la pub, les médias, les commentateurs télévisuels lui intiment de faire, et empêchant tout dialogue cohérent et sensé en se bornant aux clichés et lieux communs, voire au pire, à l'injure la plus basse. Il se fantasme en Robin des bois du virtuel, en héros du hacking harcelé par les méchants, en guerrier solitaire des autoroutes de l'information. Et surtout il entretient les rumeurs, celles-ci fussent-elle complètement idiotes, elles deviennent largement plus importantes que les faits avérés que l'on ne vérifie plus, seul compte le « bruit médiatique ». Il arrive de plus en plus que les adolescents accordent plus de foi à des sottises largement relayées sur le Web qu'à des évènements historiques. Combien parmi eux pensent que les américains n'ont jamais atteint la lune en 1969 ?

    Le degré de la réflexion politique, littéraire, scientifique, historique ou musicale est en-dessous de zéro, ce n'est de toutes façons pas le propos, car il en est qui croient trouver par ce biais une vengeance sur ceux qui ont mieux réussi ou sur les esprits un peu plus brillants qu'eux, un peu moins formatés, en les écrasant sous un tombereau d'ignominies ; comme à l'inverse quelques poètes ou écrivains de sous-préfecture sont intimement convaincus que le monde entier les jalouse. D'autres enfin parmi ce genre de commentateurs et d'écrivailleurs sont parfois sincèrement persuadés que l'auteur de l'article, qu'ils lisent sur le site d'un quotidien, d'un magasine ou d'un blog, leur parle personnellement. Ils sont un peu comme ces personnes souffrant trop de la solitude qui étaient sûres et certaines que le présentateur du journal leur tapait la discute de manière exclusive à l'heure du journal. Les plus atteints voient des aliens ou des gens morts dans la « neige » à la fin des programmes de télévision, et affirment croiser Elvis ou Michael Jackson chaque matin en allant chercher le pain.

    Quant à l'écriture c'est un souci, un questionnement qui vient largement après, on n'envisage même pas de la travailler, le but ultime étant d'être connu, d'être célèbre même si c'est pour rien ou si c'est peu de temps. Il suffira de balancer un ou deux gros mots, de dire quelques horreurs de fin de banquet sur les filles, et, croit-on, roulez carrosse. Si ça ne marche pas c'est que tous les autres sont des jaloux, des nuisibles, des malfaisants, il ne lui viendrait pas à l'idée de se remettre en question, l'écrivailleur de blog qui veut être bien vu à la fois d'Ardisson et de sa crémière, ce qui revient au même. Il ne comprend pas qu'il n'ait pas encore été invité au Grand Journal, même s'il prétend que cette émission est le parangon du politiquement correct et du cirage de pompes. Il voudrait bien s'asseoir à côté de Bedos pour dire que le racisme c'est mâââl, ou alors jouer les politiquement incorrects de service en balançant une ou deux piques perfides sur le système dont il désire pourtant ardemment faire partie. Et si d'aventure, il y va quand même il adore quand sa concierge lui demande le lendemain : « Il est sympa Michel Denisot ? ». Il répondra : « Ce n'est pas si impressionnant que ça », il jouera les blasés.

    En revanche, on oublie très vite que ce qui caractérise les icônes du « nouveau journalisme », c'est l'indocilité, pas celle du minable qui se venge de ses frustrations sur Internet, non, la véritable indocilité, celle qui consiste à être soi-même et ne plus tricher, quitte à passer pour un parfait salaud auprès de deux ou trois agneaux ou agnelles. Après Thompson, il y eut en France Pacadis, Yves Adrien et les « jeunes gens modernes », que vénèrent paradoxalement des jeunes gens bien sages et bien polis, qui n'ont jamais lu ou compris l'un ou l'autre, c'est toujours la posture qui compte, et ce qu'il en reste en 2010 c'est surtout un look eighties vintage.

    A leurs yeux, Jacno, un des représentants de ce mouvement, aurait été infréquentable. Car c'était plutôt un dandy et aussi un anarchiste de droite de la plus belle eau, quelqu'un qui déteste son époque pour des bonnes raisons, sa médiocrité, sa sottise, sa lâcheté. Quant à Pacadis, il finissait un peu trop souvent dans le ruisseau et ne prenait pas de douches tous les jours et ne mangeaient pas cinq fruits et légumes par jour, se nourrissant exclusivement de Valstar chaude ; le petit garçon bien sage qui joue les affranchis n'aurait pu s'empêcher de froncer le nez et de le trouver bien crade.

    chatroulette.pngCet attrait envers les postures soi-disant hors-normes ou rebelles, ce n'est qu'une manifestation de la pédophilie de la société actuelle, qui a peur et de la mort et de la maturité et de la vieillesse. Chacun doit rester bloqué sur ses douze ans toute sa vie, cherchant absolument le même genre de singularisation que les ados tous habillés en jeans ou en survêts. C'est le Meilleur des Mondes pour tous, le plus nul des epsilons pouvant se persuader par un blog, sa page sur n'importe lequel des réseaux sociaux qu'il a quelque chose d'intéressant à dire, même quand il enfile des perles ou débite des banalités. La plupart s'imagine se singulariser en égrenant des lieux communs qui ne déparerait pas à la terrasse de quelque café du « commerce ».

    Toute la société devient pédophile en somme. Le physique des mannequins, présenté comme indépassable, est celui d’adolescentes à peine pubères et généralement anorexiques (et qui font la gueule). Foin d’hypocrisie, je préfère sur le sujet la franchise virant presque au cynisme de Lagerfeld que la « faux-culterie » des magazines allemands qui ont fait parler d’eux il y a peu en faisant poser des femmes présentées comme communes, ce qui est agréable pour elles d’ailleurs. La sexualité et l’amour en général se doivent d’être vécues comme si l’homme était toujours un adolescent incapable de maîtriser ses pulsions, et de se responsabiliser, et la femme une midinette de treize ans, confondant ses lubies amoureuses et ses envies de coucheries. Personne ne songe un seul instant à mûrir et progresser.

    Politiquement, toute la société raisonne de plus en plus de manière apparemment binaire : celui qui ne pense pas tout à fait comme moi est mon ennemi, partageant à gauche et à droite un humanitarisme léger et très vague, gentillet et mièvre qui sert de paravent à la seule motivation réelle des uns et des autres, à savoir consommer sans limites aussi bien les choses que les êtres. De temps en temps, on se laisse aller à une sorte d’émotivité hystérique, d’affectivité sans cœur, on est là pour donner l’impression de s’aimer alors qu’on cherche surtout à se mettre en valeur et montrer comme on est si bon. Une forme aiguë de pensée positive à tout crin devient la norme, et les fois religieuses et les idéologies sont confondues avec cette « positive thought » aussi creuse et sotte qu’un slogan pour eau minérale.

    La société base ses pseudo-aspirations qui sont autant d’alibis pour un désir sans fond sur des concepts infantiles, et ce sont tout les adultes qui sont autant de gamins décervelés malléables par les médias et l’industrie du divertissement, et donc par là-même taillables et corvéables à merci. On s'étonne que ces adultes se scandalisent des actes déviants de célébrités car finalement ce qu'on leur reproche est anodin pour l'a-moralité sous-tendant le monde actuel.