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americana

  • Du mauvais côté des "suburbs"

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    On parle de ce livre aussi sur Agoravox

    « Dieu bénisse l'Amérique » de Mark Safranko

    Livre paru aux éditions « Pulse - 13e Note »

    image empruntée ici

    littérature,société,politique,amérique,roman noir,americanaLe livre commence par des photos en noir et blanc de l'auteur, italo-américain, enfant encore souriant puis adolescent un peu plus maussade, emprunté dans son costume cintré plus ou moins à la mode « rockabilly » des années 50 , des photos qui sont autant de souvenirs de moments heureux, rares, lorsqu'on lit sa biographie, qui se confond avec celle de son personnage principal et « alter-ego », Max Zajack, enfant d'immigrés polonais qui vit sur la mauvaise rive de l'« Americana », dans des « suburbs » ripolinés comme des prostituées au regard triste, un peu trop maquillées, où ils côtoient les « classes dangereuses » du « lumpenprolétariat » yankee.

    Même dans ces classes miséreuses, il retrouve une hiérarchie, selon les origines, les communautés, les croyances, les revenus. La nature humaine, contrairement au cliché qui fait des pauvres des êtres à part, angéliques, reste la même, aussi décevante pour les moins favorisés que pour les plus aisés.

    Mark Safranko préférait « écrire plutôt que respirer » selon ses termes, c'était, c'est encore un lecteur compulsif qui comme tous les lecteurs compulsifs n'a pu résister au désir de coucher ses univers mentaux sur papier.

    Et qui a toujours écrit, à partir du moment où il a su tenir un crayon

    La littérature est pour lui un enjeu véritablement existentiel.

    Cela paraît excessif dit comme cela, surtout aux yeux de la société pour qui c'est essentiellement un divertissement comme un autre. Et rien d'autres. Les écrivains sont aussi souvent de ces gosses inadaptés qui se réfugient dans la littérature quand ils sont confrontés un peu trop souvent à la sottise et à la haine que les adultes expriment un peu plus souvent qu'il ne faudrait.

    On retrouve chez Mark Safranko cette hyper-émotivité à fleur de peau que l'on trouve chez Céline ou Henry Miller, et aussi Bukovski, qui leur fait trouver insupportables la médiocrité des aspirations de leurs contemporains, insupportables l'étroitesse des rêves de ceux qui n'aspirent qu'à rentrer dans le rang et être « comme tout le monde ».

    On m'objectera :

    De quel droit peuvent-ils juger les désirs de banalité et de tranquillité de leurs semblables ? Après tout, c'est plus simple et plus confortable, certains diraient plus sage, de se contenter de ce que le monde nous offre.

    C'est tout simplement que par leur appétence à s'élever, à épanouir leurs dons, leur créativité, par leur générosité à les partager, ces auteurs encouragent leurs congénères, leurs semblables, leurs frères à rechercher au fond autre chose que ce qui s'apparente finalement à la simple survie. Or l'homme n'est pas destiné à seulement survivre mais à vivre pleinement, à « grands rênes ».

    portrait de l'auteur ci-dessous pris sur le site de "13ème note"

    littérature,société,politique,amérique,roman noir,americanaDés les premières pages de ce livre le lecteur est prix par le rythme des phrases qui mêlent le registre très soutenu et très littéraire, presque classique, avec un vocabulaire populaire voire trivial, l'auteur n'hésitant pas à décrire des scènes très crues qui fort heureusement ne sombrent jamais dans le misérabilisme même si elles sont par ailleurs sordides.

    Il évoque ses parents, leurs disputes violentes, leurs réconciliations par des étreintes brutales.

    Il parle aussi de l'hypocrisie des bonnes sœurs enseignantes de l'école que fréquente son personnage, toute en componction et sourires de façade envers lui et pleines de morgue et de mépris réel au fond, car il est aussi indocile ce qui n'arrange rien aux yeux de ces femmes censées l'aider à progresser.

    Le roman prend un tournant vers un humour, acide, quand il raconte les rêves du père qui leur fait prendre la route vers la Floride, croyant y trouver la fortune et la gloire, demeurant convaincu que le "rêve américain" leur est encore accessible.

    Ce qui est intéressant est que le personnage, "alter ego" de l'auteur, n'a aucun ressentiment, aucune haine envers ses parents ou les personnes qu'il a croisé, y compris les religieuses évoquées plus haut, il les décrit sans aigreur, les montre simplement tels qu'ils étaient, avec leurs failles, mais aussi leurs naïvetés. Le lecteur perçoit même au fond la tendresse de l'écrivain pour toutes ces personnes, malgré tout, malgré leurs faiblesses et leurs grandes maladresses qu'il leur pardonne, contrairement à d'autres écrivains français spécialistes de l'autofiction, ressassant sans cesse leurs blessures narcissiques, se remmémorant constamment et morbidement leurs souffrances.

  • Crobards sur Crumb

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    Crumb est aussi sur Agoravox

    Robert Crumb est à l'honneur au musée d'Art Moderne de la ville de Paris jusqu'au 19 Août.

    Cela m'a donné envie de revoir le documentaire remarquable que lui consacre Terry Zwigoff et de commettre deux-trois lignes sur lui.

    image prise ici autoportrait de 1992

    crumb_aventures002.jpgCrumb se verrait bien au départ comme un brave petit « all-american kid ». Comme eux il habite avec ses parents dans un de ces lotissements qui s'étend sur des kilomètres autour des mégalopoles américaines, on y lève « les couleurs » le matin. Il n'est pas le gosse bien sage élevé aux Corn Flakes et aux sages préceptes des Pères Fondateurs, contrairement aux vœux de ses parents, il n'est pas « quaterback », ni même « premier de classe », il rêvasse et dessine dans son coin, et commence à sortir avec des filles qui ont toutes la même particularité physique, elles sont callipyges de manière impressionnante.

    Il est un peu perdu entre un frère brillant mais de plus en plus enfermé dans ses fantasmes, une mère monstrueuse et la société des êtres humains dont il perçoit déjà toute l'absurdité et le grotesque.

    Déjà il se fait remarquer en portant des petits chapeaux ridicules qui lui donnent l'allure d'un petit vieux.

    L'arrivée des années 60 donne un rythme un peu plus trépidant à ses conquêtes et son absorption de substances illicites.

    Il est partagé entre le dégoût de lui-même, la volupté et l'envie brûlante de continuer à se vautrer dans ses délires fantasmatiques qui vont très loin, suscitant le malaise parfois :

    image prise ci-contre prise ici, tel qu'il se voit avec Aline, son épouse

    15-large.jpgMasturbation monstrueuse, réduction des femmes à de monstrueuses créatures dévorantes des pauvres hommes, quelques courbes et sphères, c'est tout, Crumb n'est pas aussi zen que un de ses héros, « Mister Natural », qui se balade tout nu sans que cela ne lui pose problème, et Crumb est tenté par l'enfer, tout comme « Fritz the Cat », le tout dans le même style saccadé qui apparaît comme « pacifié » depuis quelques temps.

    Il se voit comme le petit homme tremblant de peur, reclus dans un coin de son cerveau, mourant de peur et d'anxiété, de révolte, de colère, de solitude.

    Il voudrait bien être comme les types des pub, ou ceux des peintures de Norman Rockwell, avoir des bonnes joues rouges, ne pas être obligé de porter des "culs de bouteille" pour lire ou dessiner, ne pas avoir la hantise de la folie dans laquelle tombe son frère, qui partageait les mêmes angoisses, et qui se suicide quelques mois après le tournage du film de Terry Zwigoff.

    Et dont il reste persuadé qu'il était plus doué que lui. Charles Crumb dessinait des « comics » lui aussi depuis sa plus tendre enfance, ayant comme son frère la rage de s'exprimer par cet art. Encore maintenant, Robert Crumb ne sort jamais sans son calepin, « croquant » le monde qui l'entoure avec frénésie.

    Ce n'est pas exactement le dessinateur préféré des féministes car il semble penser comme Saint Jérôme que ce que d'autres appellent « l'Origine du Monde » n'est rien d'autres que la « Porte de l'Enfer », tout en aimant bien emprunter souvent cette porte d'ailleurs.

    Puis Crumb s'est marié, une deuxième fois, avec une dessinatrice qui avait « vécu » elle aussi, Aline Kominsky. Ils créent tous les deux « Dirty Laundry », comic où ils racontent tout de leur vie de couple.

    Trouvant un semblant de paix, il a pu commencer à ranger sa collection de vinyles de blues, jouer un peu de musique et rire avec sa fille. Arrivé à un certain âge, il est plus sage de se ranger ou du moins de trouver un équilibre et parler de ses angoisses avec plus de sérénité.

    Du moins, c'est ce qu'il voudrait que l'on croit, car il n'est pas si assagi...

    J'ai toujours lu les comics de Crumb avec beaucoup de passion. Pourtant c'est un grand malade, comme on l'a vu, qui n'a jamais épargné au lecteur la moindre de ses névroses, obsessions ou compulsions.

    Il aide Harvey Pekar à raconter son auto-biographie, à travers ses bandes dessinées et à mon sens il n'y a pas de meilleur guide des années 70.

    Depuis quelques années, il travaillait sur la Genèse, après avoir lancé la réédition de ses premiers albums chez Cornelius. Il a prétendu que c'était un travail rapide pour l'argent, mais y passe six ans.

    Les cul-bénits s'attendent à ce qu'il soit blasphématoire, il est au contraire extrêmement respectueux de la foi, les critiques de bon ton par contre l'auraient souhaité provocateur, ils font la fine bouche (« oui c'est pas mal mais bon, il est trop sage »).

    Crumb redonne en outre aux personnages de la Genèse ce qui leur manque le plus dans l'esprit des lecteurs modernes de la Bible, croyants ou pas :

    Une incarnation, l'Incarnation du Christ est déjà présente en Adam comme le montre Crumb, et une force alors que la Bible semblait de plus en plus intellectualisée, éthérée, dématérialisée.

    Quand Jacob lutte avec l'Ange, ce n'est pas un échange poli de banalités débitées sur un ton monocorde ou d'une voix blanche.

    Il y va de la chair, de l'âme, des tripes de Jacob.

    Les prophètes sont entre Prospéro et le roi Lear, On ressent des évènements le tragique et le dérisoire, ou la grandeur, la beauté, la proximité de Dieu dans l'écriture.

    C'est tout l'esprit des peintures religieuses flamandes que l'on y retrouve, ce mélange de trivial et de mysticisme qui élève tant l'esprit sans le couper du corps. Il y a quelques années déjà, Simon Bisley, dessinateur moins connu, mais tout aussi turbulent, a peint une « Passion » étonnante.

    Quand on vous dit que Dieu écrit droit avec des lignes courbes...

    Crumb a un site officiel

    Quelques articles de presse sur l'exposition en cours

    Ci-dessous, un extrait de "Crumb" de Terry Zwigoff où le dessinateur raconte l'histoire de l'Amérique à sa manière, et un extrait de "Fritz the Cat", adaptation d'une de ses BD les plus populaires