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  • La vie enchantée et amère d'Alain-Fournier

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     À propos de « Alain-Fournier » de Ariane Charton en Folio « Biographies »

    photo du haut sur "Babelio.fr"

    photo du bas sur le site de "Gallimard"

    Le-Grand-Meaulnes-Alain-Fournier.jpg

    Ce qui pousse une personne à lire la biographie d'un écrivain c'est bien évidemment les correspondances qu'il retrouve avec sa propre existence, les harmoniques que cela fait résonner en lui pour autant avoir des prétentions au même génie ou au même talent que l'auteur dont la vie est racontée. La première fois que j'ai rencontré Alain-Fournier c'était il y a trente-trois ans à la Chapelle d'Angillon après avoir lu avec passion « le Grand Meaulnes », chef d’œuvre unique de cet amoureux de la littérature mort au début de la Première Guerre Mondiale dans un petit bosquet rappelant ceux de son Berry natal. Face à son portrait grandeur nature qui ornait un des murs de sa maison natale, scrutant son regard intense, qui témoignait de son désir d'absolu, un regard avec déjà une nuance de désenchantement, car le monde des adultes, dans lequel il entra fort tard, était bien décevant.

     

    Je reconnus en lui immédiatement ainsi que lorsque l'on tombe amoureux fou comme un grand frère avec qui je partageais sans le connaître beaucoup de choses. La seconde fois où j'éprouvais cela adolescent, ce fut en entendant une chanson de Barbara qui m'émut aux larmes...

     

    L'enfance d'Henri Alban Fournier, qui deviendra Alain-Fournier plus tard lorsqu'il épouse la profession de journaliste pour subvenir à ses besoins, est une enfance de rêve se passant dans un tout petit village où l'humain était encore prépondérant, un petit village qui n'avait guère changé à contempler les cartes postales de son époque lorsque je l'avais visité. Sa mère qu'il aime tendrement est institutrice, très croyante, l'emmenant en cachette de l'inspection académique à la messe car à l'époque il était très mal vu que des « hussards noirs » de la République soient croyants, ce que ses deux parents étaient. Ariane Charton les décrit vivant dans cette région du Centre de la France proche de la Touraine toute en équilibre et en douceur de vivre non loin de l'endroit où Rabelais situait son abbaye de Thélème.

     

    Il eut une petite sœur, Isabelle, qui l’idolâtrait et qui continuera à chérir son souvenir bien après sa mort. Il lit tous les livres qui lui tombe sous la main, ce que font des enfants trop sensibles qui ne sont pas très doués pour la vie en société, aimant également se perdre tout seul dans les chemins, les champs et paysages autour de la Chapelle afin de laisser libre cours à ses rêves, à la recherche certainement d'une « fête étrange » comme celle qu'il évoquera dans « le Grand Meaulnes », fête dont elle est le cœur, fête qui est aussi notre enfance, une fête enchantée qui finit dans l'amertume.

     

    Excellent élève, il est envoyé en pension à Bourges afin de préparer ses études supérieures, ville qu'il déteste, car elle frustre sa nature profonde, mais docilement il obéit. A cause de ses bons résultats il est admis en khâgne à Paris, ville qu'il détestera les trois premières années où il y vivra, d'une « haine du petit paysan qu'il était » selon les termes qu'il emploie dans une lettre à Jacques Rivière, son ami le plus cher. C'est la rencontre avec ce dernier qui le sauve des « ailes de l'Ennui », et surtout la longue correspondance qu'ils débutent ensemble, s'écrivant quotidiennement des lettres sur des pages et des pages partageant leur passion absolue pour les Lettres, leurs découvertes, dont la lecture de Gide, celui de « la Porte étroite » et de « Isabelle », celle de Claudel et de Péguy, qui deviendront de leurs amis proches plus tard, Péguy qui a les mêmes aspirations que le jeune étudiant mais qui sait déjà que « l'âme humaine n'est pas faite de bronze ».

     

    Et surtout il rencontre lors d'une promenade sur les bords de Seine celle qui inspirera son écriture pendant des années, qu'il aimera d'un amour fou et sans espoir jusqu'à sa mort, son Yvonne de Galais, qui n'est encore que Yvonne de Quiévrecourt, déjà fiancée à un autre que lui. Elle est même déjà enceinte lorsqu'il l'aperçoit au loin. C'est à partir de là que commence vraiment la mise en œuvre du « Grand Meaulnes » et sa vocation d'auteur ainsi que le souligne Ariane Charton.

     

    Suite à cette rencontre, il comprend également avec Jacques Rivière qu'il ne sera jamais un de ces étudiants docile et bon élève adoptant les goûts de ses maîtres sans plus se poser de questions, servile et veule. Tous deux savent également que cela les condamne à une vie d'inconfort matériel qui sera plus difficile, mais aussi plus exaltante, Alain-Fournier devient chroniqueur culturel pour « Paris-presse » et son ami et confident entre à la NRF dont il deviendra le directeur après la guerre. Il mourra également très jeune, en 1924.

     

    Alain-Fournier aime toutes ces années Yvonne d'un amour excessif parfois, jugeront les grandes personnes sévères, d'un amour d'enfant, qu'il veut pur, sans tâches. Il veut que son rêve aussi se réalise parfaitement dans la vie réelle, devenant injuste et même cruel avec ses proches en particulier quand cela ne se passe pas ainsi. Il ne se trompe pourtant pas, l'on aime véritablement qu'une seule fois dans sa vie. Cela ne l'empêche pas d'avoir des relations avec d'autres femmes, qui ne sont pas Yvonne, qui acceptent souvent de n'être que des consolations en somme, ainsi Jeanne qui sera le modèle de Valentine, l'épouse de Frantz de Galais. Le lecteur de la biographie songe aussi à Frédéric Moreau rêvant de son amour pour madame Arnoux durant toute son « Education Sentimentale », un amour qui ne se réalisera jamais. A la veille de la Guerre Yvonne sera toute prête de l'aimer, toute prête de céder enfin, elle aussi, mais il était trop tard, le roman était écrit, et Alain-Fournier avait enfin décidé d'entrer dans la société des adultes, vivant un amour adultérin curieusement conjugal avec une célèbre comédienne après la publication de son roman.

     

    Il travailla ce livre constamment pendant près d'une dizaine d'années, le voulant parfait, tel qu'il le rêvait, libéré d'autres influences littéraires dont celle des symbolistes qui imprègne ses premières tentatives, un livre « enchanté et désenchanté » selon Rivière, un livre beaucoup plus complexe que sa réputation réductrice de « livre pour adolescents sages ». Ses changements de rythme, d'atmosphères, ont parfois dérouté les lecteurs mal avisés à commencer par les critiques de l'époque tel François Mauriac qui se venge d'un article que Fournier avait écrit sur une de ses études que pourtant Mauriac lui-même trouvera « imbécile ». C'est à cette époque que Fournier retrouve son ardente foi d'enfant, toute la ferveur qu'il faisait preuve lorsqu'il allait communier avec sa mère, une ferveur pouvant faire ricaner les adultes qui se contentent de la singer, ne croyant que parce que l'on « ne sait jamais » ce qu'il y a après la mort.

     

    couverture.jpg« Le Grand Meaulnes » est un roman d'aventures intérieures où le merveilleux jaillit du gilet rouge porté un soir d'automne par Augustin Meaulnes dans sa petite chambre d'écolier, émerveillant le narrateur timide, François Seurel, dont la vie s'en trouve bouleversée, d'une fête de mariage idyllique perdue au milieu de la campagne de Sologne que Meaulnes découvre lors d'une de ses fugues, dans un château de contes de fée « dont les murs semblent descendus du ciel », un mariage où la mariée ne viendra jamais, du déguisement de bohémien de Frantz de Galais. C'est un livre qui n'est pas si éloigné que cela de « la Recherche » de Proust, dans laquelle la nostalgie de l'enfance est primordiale, ne restant à la fin au narrateur que les souvenirs heureux qu'il a vécu alors que le « vieux monde » s'est effondré. L'auteur est tous les personnages comme on l'est dans nos rêves.

     

    A l'initiative de son amante qui a de hautes ambitions pour lui, proche de Casimir Périer, elle en est la belle-fille, ancien président de la IIIème République, Alain-Fournier se présente pour le prix Goncourt qu'il n'obtiendra pas comme tous la plupart des grands auteurs du XXème siècle, c'est déjà un enjeu médiatique plus ou moins joué d'avance. Et la guerre éclate, il y part persuadé qu'elle ne durera pas, il y va avec patriotisme, un patriotisme que Léautaud dans son « Journal » trouva de mauvais aloi. Il meurt dans un petit bosquet tranquille lui rappelant certainement ceux près de la Chapelle d'Angillon, il meurt absurdement sous les frondaisons automnales des arbres souverainement indifférents à l'humanité. L'âme éprise d'absolu d'Alain-Fournier a pu alors rejoindre enfin Yvonne de Galais, et l'aimer sans frein. Sa mort ressemble à celle de Saint-Exupéry lors d'une autre guerre, parti au delà des nuages sur la planète du petit Prince ou de sa rose enfin libéré des pesanteurs que les grandes personnes jugent indispensables et inéluctables.