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Nouvelles

  • Don't judge a book by his cover

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    A propos du recueil de nouvelles de Philip K. Dick en Folio SF « Ne vous fiez pas à la couverture »

     

    Science-Fiction, littérature, sociétéQuand je lis certaines critiques de cet auteur sur le net, jamais sans arrière-pensées critiques tu me connais ami lecteur, je suis souvent effaré et atterré à la fois. K. Dick, d'ailleurs comme Orwell et Aldous Huxley, est pris pour un fantaisiste anticipateur, un peu pessimiste, et dont fort heureusement les visions d'un futur très sombre perçues comme dans une miroir obscurément ne se sont pas réalisées on le constate tous les jours. Ces critiques s'en tiennent à l'écume de ce qu'il est convenable de dire, à l'apparence, à l'étiquette d'auteur drogué au LSD de Dick, un peu fou.

     

    En 2014, il n'y a certes pas de voitures volantes dans les airs, pas d'androïdes viables dans les rues, et les flics ne disposent pas encore de pouvoirs précogs pour arrêter les criminels ou ceux suspectés de pouvoir le devenir un jour, les hommes ne sont pas allés jusqu'à aller Alpha du Centaure ; mais comme tout bon auteur de Science-Fiction Dick y parle de notre monde, de nos dérives, de l'absurdité de certaines de nos aspirations, de notre société dont il pousse les travers jusqu'à l'absurde. Et le fait est que le monde intérieur des personnages de Dick est celui d'un citoyen-consommateur de notre temps, esclave de gadgets parfaitement inutiles que cet auteur n'eût pas osé inventer dans ses livres. Et Dick fait aussi de l'auto-fiction de SF se racontant au passage, ce qui sera encore plus probant dans « la Trilogie Divine ».

     

    Ainsi dans « l'homme variable », la « novella » ou longue nouvelle, qui débute ce recueil, l''écrivain se moque de la manie du contrôle total et de la transparence délirante de notre monde : un homme venu du passé bricoleur et dilettante de génie comme beaucoup de personnages de l'auteur du « maître du haut château » ou de « Ubik » perturbe l’ordonnancement rigoureux et rationnel d'une société à venir s'imaginant utopique, ou dans la dernière nouvelle dans laquelle des envahisseurs se cachent dans les machines à boule de gomme de la terre, histoire où l'on ne sait pas si Dick ne paie notre tête, probable, s'il tourne en ridicule la paranoïa moderne ou s'il croie vraiment en son histoire ; la réponse n'est pas si évidente.

     

    Dick est à la fois un mystificateur et un rêveur qui essaie d'ouvrir le lecteur à d'autres mondes caché derrière le « simple » réel...

     

    Dans « Roug », une des premières nouvelles de l'auteur où il s'affranchit de la tutelle van-vogtienne, on ne sait pas si les « aliens » qui viennent chaque jour voler les déchets des habitants d'une zone pavillonnaire ripolinée et triste à mourir sont simplement des éboueurs qui perturbent quotidiennement le vieux chien héros de l'histoire, ou le canidé a vraiment du flair et alors la banalité prend des aspects terrifiants.

     

    Dans « la planète impossible », une des meilleures du recueil à mon sens, émouvante, dérisoire et désespérée sur la nature humaine souvent bien décevante, il raconte l'histoire d'une vieille dame qui est née sur terre qui veut revenir y mourir trois-cent cinquante ans après sa naissance en nageant une dernière fois dans l'Océan, mais le hic est que tout le monde croit que la Terre, la planète d'origine des hommes qui vivent maintenant dans toute la galaxie, est une légende pour enfants, un conte de bonnes femmes. Des astronautes la déposent sur un astre presque mort pour la mystifier et la contenter, troisième planète après un soleil minable, et réalisent quand même son souhait sans le savoir, l'un d'eux ramassant une pièce de monnaie étrange à la fin du récit...

     

    L'auteur se demande également ce qui se passerait si un livre était relié avec la peau d'un animal méprisé par les terriens, à mi-chemin entre le porc et la vahce, et immortel, le wub à première vue simple ruminant ayant la particularité d'être immortel et de se régénérer ce qui économise en frais d'élevage, wub qui en profite alors pour réécrire les grands classiques des hommes et leurs livres saints, révélant au passage une bonne part de leur hypocrisie.

     

     

    Cet énième recueil de nouvelles de Dick, l'auteur de SF le plus adapté au cinéma, le plus trahi aussi, joue sur un mélange d'inédits et d'histoires déjà lues dans la collection « Présence du Futur » de Denoël notamment ou en « 10.18 ». L'amateur de littérature dite de genre, romans noirs ou de SF, se sent à chaque fois coupable bien évidemment, mais le désir d'explorer l'univers d'un auteur passionnant tout simplement le pousse à se laisser aller avoir par la logique commerciale, en l'occurrence moi ami lecteur, parce que aussi la littérature est de l'ordre de la respiration pour ceux qui l'aiment vraiment. 

     

    en photo l'auteur de l'article se la jour "cyberpunk"

  • Fuir à Vermilion Sands...

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    A propos du recueil "Vermilion Sands"' chez Tristram

    littérature,science-fiction,ballard,nostalgie,sud,ailleursVermilion Sands n'existe pas, du moins pas encore ou pas à ma connaissance, on ne sait même pas si c'est sur la planète Terre, cela pourrait tout aussi bien se situer sur un astre lointain. Près de Vermilion Sands, le voyageur peut aller prendre un verre à Red Beach, chasser à Lagoon West, sculpter les nuages à Coral D. Pour ma part, je le situe vers le Sud, mais pas le Sud géographique bien entendu, celui des rêves et de la nostalgie d'être humains moins soumis qui à l'argent, qui à des gadgets parfaitement inutiles, qui à la haine, qui à des théories parfaitement absconses car imposant un bonheur arbitraire sans demander leur avis à ceux à qui l'on souhaite l'imposer.

     

    C'est une station balnéaire à mi-chemin entre Saint Tropez, la Riviera, la Floride, Brighton, Hollywood et Portmeirion peuplée d'excentriques, d'artistes, de fous, de rêveurs et d'idéalistes déçus en recherche de solitude. Ballard la décrit et en raconte les histoires les plus marquantes dans un recueil de nouvelles paru en 1975 aux défuntes éditions Opta que tous les amateurs de Science Fiction connaissent bien et réédité en janvier 2013 chez Tristram.

     

    L'auteur y évoque des raies volantes, mélancoliques, des maisons vivantes, ou « psychotroniques » et littéralement hantées par les émotions de leurs anciens propriétaires, émotions dont elles gardent la mémoire, de poètes qui utilisent un « verséthiseur » IBM pour écrire leurs vers, de fleurs chantantes cultivées en serres, et qui réapprendront à écrire. Un milliardaire se fait construire un labyrinthe dont il est impossible de sortir, se perdant dans les architectures de toute l'histoire du monde ; des palais vénitiens, des temples bouddhistes, des châteaux de la Loire en réduction.

     

    Un couple en vue fait l'acquisition d'une sculpture dont les arceaux continuent de grandir tout en reproduisant des morceaux de musique comme joués par des orchetres symphoniques. Ballard y raconte les tourments d'un écrivain raté d'une ancienne couturière célèbre, d'une cantatrice qui vient se cacher à Vermilion Sands, mais de quoi ?

     

    Le lecteur ne sait pas comment fonctionne un verséthiseur, il ne sait pas vraiment comment se cultivent les fleurs chanteuses, il ignore comment l'on peut construire une sculpture qui se met à reproduire toute la musique humaine, en particulier les « romantiques » dont Grieg. On ne sait pas comment les hommes sont arrivés ici et par quel moyen de transport, et même si l'on parle de temps à autres d'astronefs, c'est l'air de rien.

     

    Et ce n'est absolument pas le plus important dans ces histoires de Vermilion Sands. Cette absence de précisions explicites, comme dans les romans et nouvelles de Philip K. Dick, est d'ailleurs parfaite car elle éloignera de Ballard les esprits obtus et fermés à ce qui est de la Science-Fiction poétique, dans la mouvance de Ray Bradbury en somme. C'est aussi de la Science-Fiction introspective qui interroge sur ce qui fait notre humanité en des temps aussi tristes et mornes que les nôtres qui l'haïssent.

     

    Dans le monde des nouvelles de Ballard, Vermilion Sands est tout d'abord un endroit à la mode où l'on se rend depuis une période qui semble une « parenthèse enchantée » de l'Humanité, « l'Intercalaire », pendant laquelle rien n'a été interdit et pendant laquelle les écrivains, les poètes, les musiciens n'ont jamais été aussi créatifs. Les vedettes, les hommes et femmes d'affaires, les héritiers et héritières finissent par s'en aller et laisser progressivement la place à des marginaux en quête d'un lieu où leur marginalité n'est pas un problème, leur marginalité naissant surtout de leur refus de la norme, de la standardisation des esprits. Et puis même eux devront partir, car l'humanité « nouvelle » sera beaucoup plus dure envers toute personne ayant des vélléités d'indépendance, envers l'art et les créateurs de formes et d'univers considérés comme fous...

     

     

    Je me sens chez moi à Vermilion Sands, et toi, ami lecteur, y viendrais tu ?

  • Norman Spinrad - prophète et cynique

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    Ralf est apparu aussi sur Agoravox

    « Il est parmi nous » - Norman Spinrad

    spinrad.jpgCe roman est paru en 2009 chez Fayard, il est réédité en 2011 en Livre de Poche. Il a mis du temps à être édité aux Etats Unis car décrivant un peu trop bien les rouages du monde du « fandom » SF, ses pratiques, ses rites, ses Judas, ses messies, parfois auto-proclamés, mais aussi ceux des médias et de la télévision en général, les producteurs à « l'ancienne », tel Daryl F. Zanuck, courageux et capables d'audace, ayant quitté depuis longtemps les collines de Burbank et laissé la place aux hommes d'affaires qui préfèrent les histoires formatées aux créations originales.

    Ou « Quand la Science-Fiction nous en dit plus sur nous encore une fois » pourrait être le titre d'à peu près tous les bons romans relevant de ce type de littérature. Car contrairement à ce que pensent les cuistres, il ne s'agit pas de faire de la futurologie ou de jouer les « Madame Irma » mais de parler de notre monde. C'est bien pour cela que les créateurs de la « New Thing » dans les années 60, représentés par J.G Ballard ne se sont même plus embarassés de parler du futur, mais de rester au présent.

    Lire de la littérature « de genre », roman noir ou Science-Fiction, pour les types sérieux, c'est une perte de temps. On me fera remarquer que la littérature est une perte de temps dans leur esprit en général. Qu'ils ne s'embêtent donc pas à lire ce texte où comme les autres on aime beaucoup la littérature et on en parle beaucoup.

    Norman Spinrad est un auteur classique de Science-Fiction, bien que cantonné à l'« underground », aux pulps de bas étage, et les romans vaguement gauchisants du moins au début. Il a écrit des épisodes de « Star Trek », comme "The Doomsday machine", à la suite d'Harlan Ellison, des scénarii alimentaires mais qui restent intéressants, puis a pris une autre dimension.

    Il a écrit « Bug Jack Barron » (« Jack Barron et l'éternité » dans lequel le présentateur d'un show d'« infotainement » a le choix entre perdre son humanité et l'éternité) sur les dérives tout à fait possibles à son époque des médias, du mode de vie ultra-libéral et des conséquences pour les puissants et les privilégiés. A l'époque, on lui reprochait de pousser un peu loin la caricature et de faire dans le trash gratuit. Nous savons bien, il suffit d'allumer la télévision ou son ordinateur, pour voir qu'il n'en est rien, et qu'il était plutôt en-deça, y compris pour la parodie de démocratie et d'agora politique que pourrait devenir également le réseau si l'on n'y prenait garde.

    C'est un peu Philip K. Dick sans les amphétamines et le délire mystique, sans la légende psychédélique autour du LSD, et les romans à clefs spirituelles, ou pas, car il est possible que Phil Dick soit surtout un manipulateur et une sorte de fumiste littéraire.

    Dilletante de génie mais dilletante, ce qui à notre époque est un crime beaucoup plus grave que tout les autres.

    Norman Spinrad écrit des choses dans ce genre :

    « Le jour le plus triste de votre vie n'est pas celui où vous décidez de vous vendre. Le jour le plus triste de votre vie est celui où vous décidez de vous vendre et où personne ne veut vous acheter. »

    Ce n'est pas un optimiste béat comme Isaac Asimov, et il est moins intellectuel que Robert Silverberg qui parfois est difficile à suivre.

    Même si parfois il fait dans le genre prophète psychédélique pour « Freak brother » en prononçant des sentences presque définitives, par exemple comme celle-ci :

    « Au XXIème siècle, il nous sera possible de choisir préalablement l'état mental dans lequel nous désirons être plongés, puis de fabriquer la molécule qui nous permettra d'y arriver. »

    Il arrive d'ailleurs dans « Il est parmi nous » à se moquer de ce genre de formules grandiloquentes prononcés par des auteurs de Science-Fiction qui ne savent plus trop ce qu'ils disent à force de s'envoyer divers alcools pour tenir le coup face aux fans peuplant les différentes conventions SF où ils ont l'habitude d'intervenir en alibi culturel devant des obèses habillés en Spock, ou des boulottes déguisées en danseuses du ventre intergalactique, soient des « globuloïdes » comme il les désignent. Ils se moquent d'eux et les traitent durement, mais qui aime bien châtie bien selon la formule consacrée.

    Un producteur de télévision fauché et un rien minable, « Texas » Jimmy Balaban cherche une idée qui ne soit pas trop mauvaise à vendre aux chaînes. Il a pour habitude de ramasser des phénomènes dans les rues et de les montrer dans une émission qui s'apparente plus à de la télépoubelle qu'à l'« Actors Studio » de James Lipton. Les monstres de foire défilent avec les fous persuadés de la seconde venu de Bouddha sur terre en soucoupe volante, alternant avec les dingues certains d'être la réincarnation de Nabuchodonosor.

    En allant à un spectacle minable d'un cabaret de province, après s'être fait arnaqué par le propriétaire de l'hotel miteux où il est descendu, avec une jeune personne surtout intéressée par les contrats que pourraient lui trouver le producteur, et son portefeuille, il découvre celui dont il pense qu'il fera sa fortune.

    Il y assiste à la prestation dudit personnage, un type bizarre habillé comme l'as de pique qui agresse et insulte copieusement le public, faisant un show à la « Lenny Bruce » du futur, ironisant sur la bêtise de notre époque qui a eu pour consèquence la disparition de quasiment toutes les ressources et qui a rendu la terre inhabitable. Selon Ralf, les êtres humains du futur vivent dans les palais des congrès, les centres commerciaux, les parkings de leurs ancêtres, transformés en casemates climatisés, atteignant par là-même le dernier stade du consumérisme qui fait que le consommateur n'a même pas à quitter son domicile pour aller dépenser l'argent qu'il n'a pas, puisqu'il y est déjà.

    Pour s'assurer un succès et du public, et des revenus conséquents, il faut cependant aider Ralf à trouver les inflexions et le costume qui plairont au plus grand nombre. Sans que l'on sache vraiment si c'est un comique raté qui a trouvé un gimmick, un messie caustique et cynique un peu spécial, un sage, ou un véritable acteur venu du futur tenter sa chance à notre époque. Pour cela, Texas Jimmy Balaban s'offre les services d'Amanda Robin, grande prêtresse de la communication et du « New Age » pour « people » croulant sous les millions et l'ennui.

    Pour elle, Ralf légitime sa quête spirituelle et ses aspirations qu'elles voudraient noblese et grandioses alors que c'est surtout une quête d'elle-même, une quête individuelle et seulement individuelle.

    Pour s'assurer un succès et au moins une « saison » d'émissions, Amanda et Texas Jimmy Balaban font appel à Deter Lampkin, un auteur de Science-Fiction raté qui a malgré tout sa petite côterie de fans dits « transformationnalistes », censés préparer le renouveau de la planète en suivant les préceptes édictés par Dexter dans un de ses romans ayant dans l'idée de suivre le genre de trouvailles qu'a été au départ la scientologie, d'abord religion inventée pour un bouquin à deux sous de L. Ron Hubbard et vendue ensuite comme authentique moyen d'obtenir le salut.

    Dexter voit surtout dans Ralf la légitimation de ses aspirations à la gloire et à la consécration, fût-ce celles-ci en partie satisfaites par l'adulation compulsive que lui porte une des ses fans. Il se laisse aller avec celle-ci à un rendez-vous crapuleux dans sa chambre d'hotel standardisée.

    il-est-parmi-nous-spinrad_02_.jpgLe projet d'émission autour de Ralf, intitulée simplement « le monde selon Ralf » est présenté à un décideur de la télévision, Archie Madden, prototype du noir américain « WASP », un peu comme Obama donc, carnassier et séducteur, toujours entre deux golfs avec l'un ou l'autre politique, dur et malléable. Archie Madden n'a plus grand-chose de ses ancêtres, il ressemble à tous les types en costume-cravate sans pitié que l'on trouve dans tous les non-lieux pullulant en ce vaste monde globalisé et sans cervelle.

    La carrière de Ralf finira dans le délire le plus complet et une tentative d'assassinat par une groupie hystérique défoncée au crack qui voulait tuer le messie cathodique pour avoir l'impression d'exister. Et il repartira d'où il était venu, sans que l'on sache si c'était le futur ou simplement l'Oklahoma....

    photo de Norman Spinrad prise ici

    couverture de "il est parmi nous" prise ici sur yozone

    ci-dessous l'épisode de Star Trek écrit par Norman Spinrad

  • Le jour où les ordinateurs se sont éteints

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    Cette courte nouvelle sur Agoravox

    "Soudain, je ne sais comment, le cas fut subi, je n'eus loisir de le considérer, Panurge, sans autre chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bêlant. Tous les autres moutons, criant et bêlant en pareille intonation, commencèrent à se jeter et à sauter en mer après, à la file. La foule était à qui le premier y sauterait après leur compagnon. Il n'était pas possible de les en empêcher, comme vous savez du mouton le naturel, toujours suivre le premier, quelque part qu'il aille".

    Rabelais, Pantagruel: Le Quart Livre, chapitre VIII.

    *

    MoutonsDePanurge.jpgCe matin là de 2060, en essayant d'allumer leur ordinateur, les yeux rivés sur leur écran, les habitants du pays qui était autrefois la France, maintenant c'était l'Euroland de l'Ouest, eurent une désagréable surprise. Rien ne fonctionnait, il semblait bien qu'ils ne pourraient pas se connecter au grand réseau mondial qui occupait maintenant le temps de 99,9% des gens, excepté quelques originaux, qui, les fous, lisaient encore des livres qu'ils trouvaient dans les décharges gigantesques encombrant les abords des villes, ce qui était doublement embêtant quant développement durable.

    On ne sortait plus de chez soi, l'air était devenu quasiment irrespirable.

    Tout était livré à domicile, gràce à un système complexe. Les poignées de portes étaient devenues une relique, de toutes manières les scans optiques étaient bien plus sûrs et bien plus pratiques. On ne se rendait plus visite, on jouait aux jeux du réseau ludique mondial en s'interconnectant, les jeux ne nécessitaient même plus l'emploi des antiques combinaisons à retour de force.

    Devant leur écran qui restait désespérément noir, d'un noir grisâtre angoissant, les adultes qui travaillaient en ligne, les personnes âgées qui voulaient consulter leur courrier, les enfants qui apprenaient leurs leçons gràce au tutorat électronique de l'enseignement à distance dispensé par « Google Inc » déjà depuis 2025, tous restaient immobiles, leur esprit de plus en plus troublé.

    Ils commençaient à s'agiter nerveusement, à secouer leur machine, à appuyer fébrilement sur le bouton on/off.

    Mais plus rien ne fonctionnait. Il était clair qu'il n'y avait plus d'électricité.

    Personne ne savait pourquoi.

    Peut-être que les dirigeants des pays du Sud de la planète avaient-ils fini par envoyer les missiles nucléaires dont le Nord leur avait fait cadeau, mais pour se massacrer entre eux, sur les centrales géantes qui assuraient la production d'énergie pour les peuples du Nord 2.0 comme on les appelait maintenant. Dans le nord 2.0 on n'était plus vraiment humains, tout le monde avait un port USB dans la tempe droite, excepté quelques excentriques qui refusaient à tout crin l'informatisation.

    Ceux qui étaient le plus en avance dans les mises à jour de leur bio-matériel pouvaient recevoir leurs mails directement dans leur cerveau. Et le dernier qu'ils avaient reçu n'était pas complet, c'était « ...commencèrent à se jeter et à sauter... ». Il manquait le début et la fin de la phrase.

    Personne ne les connaissait, car en 2060, il y a bien longtemps que l'on avait oublié jusqu'au nom de Rabelais, auteur proscrit non seulement pour son point de vue individualiste très arrogant, mais aussi pour l'exaltation qu'il faisait de nourritures et de boissons hautement toxiques pour l'organisme, à commencer par le vin.

    Comme il n'y avait plus d'électricité, les gens commençaient à sortir dans les rues, très timidement, n'osant pas regarder le voisin dans les yeux. Ceux qui avaient reçu le mail tronqué en parlaient à tous ceux qu'ils rencontraient, le réseau ayant toujours raison, cela devait bien avoir une signification.

    On ne sait pas de qui vint l'idée qui déclencha tout.

    La foule entama une migration gigantesque vers les mers et les océans, excepté les rares personnes qui n'étaient pas reliées au réseau. Du haut des falaises, des jetées d'embarquement, tous se jetaient dans les océans, car il avait été décidé que c'était ça le but du dernier mail reçu, il fallait, pour une raison inconnue, que tout le monde se jette à l'eau.

    Pour renaitre ?

    Pour mourir ?

    Dans le cadre d'une pub virale ?

    On ne savait pas. Mais ça n'avait pas d'importance, au fond l'être humain était devenu une sorte de lemming, ce petit mammifère terrien disparu depuis longtemps en 2060.

    Ce fut l'histoire que les quelques indigènes qui restaient sur cette planète nous racontèrent quand mon expédition débarqua sur terre il y a deux ans.

    Ils nous apprirent leur langage, leur alphabet, d'autres nous montrèrent comment faire du vin. Nous aimons ce petit peuple, comme nous voulions continuer à vivre parmi eux, nous avons détruit notre vaisseau juste après avoir envoyé un message pour indiquer que nous ne reviendrons pas.

    Un moment de Tommy de Ken Russel et des Who en illustration.

  • Ballard, ses nouvelles de 1963 à 1970

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    author-jg-ballard-dies-ag-001.1240208464.jpgLe deuxième tome des nouvelles de Ballard : gentleman en période d’Apocalypse (1963-1970) – Tristram éditions

    « Le consumérisme n'a plus beaucoup le choix, il essaie de muter. Il a tâté du fascisme, mais ce n'est pas assez primitif. Il ne lui reste que la folie pure et simple… ».

    Il est des livres dont on se dit qu’on les a toujours aimé, un peu comme les femmes dont on tombe amoureux, elles ont toujours fait partie de notre vie. Ballard décrit notre société, s’en moque, lui trouve des parts d’ombre mais aussi de poésie. Les nouvelles qu’il écrit pendant cette période ne sont même plus exactement de la Science-Fiction, encore moins ce que l’on appelait la « New Thing » mais cela n’a pas d’importance, Ballard reste dans le champ du genre car il lui donne un éventail infinie de possibilités, le champ de possibles est partout, ici, maintenant, ailleurs, plus tard, plus tôt, dans d’autres univers. Peu importe que l’anticipation technique ne soit pas pertinente, un peu comme dans les histoires de Philip K. Dick qui fait fonctionner ses androïdes avec des bandes magnétiques, Ballard lui utilise des bandes perforées pour ses ordinateurs, ce qui est sans doute moins performant qu’une clé USB mais plus poétique.

    Il est possible que la fin du monde, la révélation finale, n’intervienne que lorsque nous serons enfin parvenus à l’Age d’or, peut-être a-t-elle déjà eu lieu au moins dans les cœurs et les esprits ainsi que semble le suggérer le gentleman discret et lucide qu’était cet auteur. Pour les esprits éclairés, les derniers temps, c’était déjà il y a deux-mille ans. Pour certains poètes, nous sommes seulement le rêve d’un dieu endormi. Il règne actuellement un tel esprit grégaire, un tel esprit de fourmilière, une telle absence de liberté quand on y réfléchit un tout petit peu. La science-fiction de cet auteur est devenue alors par nécessité de plus en plus intériorisée. Elle se libère des codes habituels et des schémas de narration privilégiant le spectaculaire, le style devient important. La catastrophe, chez Ballard, se perçoit de manière très légère au départ. Ce n'est que peu à peu qu'elle se découvre. Seuls les personnages possédant un minimum de lucidité la préviendront mais il est toujours trop tard. Ce recueil comporte des nouvelles qui font partie de la période déjà sombre de l'auteur avant qu'il ne se lance dans l'anticipation sociale avec "Crash!" qui se trouve déjà en filigranes dans une ou deux nouvelles tout comme « la Foire aux atrocités ». On retrouve chez lui toute l’excentricité qui sous-tend la Science-Fiction anglaise et ce refus tranquille des convenances, le même questionnement sur la fin du monde, le refus de tous les totalitarismes, sujets qui courent de « Doctor Who » à Georges Orwell.  

  • Ballard en condensé - le premier tome de l'intégrale de ses nouvelles

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    jg_ballard_cages.jpgQuand j'étais au collège, j'ai lu "Crash" pour de mauvaises (ou de bonnes) raison, à savoir pour y chercher les scènes "chaudes", comme un bon adolescent boutonneux et inhibé que j'étais, qui sont plutôt à y revenir assez froides, roman très bien adapté donc très bien trahi par Cronenberg. Ce monde où l'être humain devient plus que dépendant d'objets et où une Lincoln continental devient le symbole du monde perdu, c'est le nôtre, une société d'automates qui recherchent leur humanité perdue. Plus tard, j'ai mieux compris le propos et j'ai commencé à lire les nouvelles écrites par Ballard dont "le massacre de Pangbourne" est pour moi l'acmé (de temps je place un mot drôledement savant dans mes notes ainsi que le conseille Buzatti dans une de ses nouvelles), novella dans laquelle des enfants très sages renversent l'ordre des choses et massacrent leurs parents tellement protecteurs et compréhensifs, car une société utopique mais surveillée est une société de cauchemar. Ballard n'est plus tellement dans la SF classique, il n'y a pas beaucoup de l'attirail habituel, ou alors il est parfaitement intégré au reste, comme chez Dick où les voitures volantes sont banales.

    Crash_leona_clarke2-727986.jpgChez Ballard, il n'y a même plus de voitures volantes, il n'y en a plus besoin au bout d'un moment, on remarque cette évolution progressive dans ce premier volume de l'intégrale de ses nouvelles, avant même ce que les écrivains et critiques anglais ont appelé la "New Thing", c'est-à-dire quand le genre a été transcendé et a permis une évolution de la littérature plus intéressante que le "Nouveau roman" en France qui se borne à décrire du papier peint ce qui est sûrement passionnant aux yeux des grands esprits, des anti-brouillards de l'écriture françaises. Et parfois la technologie engendre de la magie, quand elle devient incompréhensible et trop complexe pour l'être humain. Comme Manchette, comme Philip K. Dick, dont les thèmes et leur développement sont largement plus extravagants, comme Don DeLillo, Ballard a une écriture dense, travaillée, qui va tout de suite au coeur du sujet. Et comme chez Tchekhov, lorsque l'on parle d'un pistolet au début d'une histoire, c'est qu'il sert plus tard à un crime ou à autre chose. Ballard a l'allure d'un gentleman anglais un peu excentrique, bien que peu expansif, on sent en lui le sens de l'"understatement", de la dérision de ce monde matérialiste hyper-technicisé dans lequel rien ne dure et qui devient petit à petit un empilement de non-lieux.

    J'aime beaucoup l'écriture de Ballard, qui renouvelle le romanesque, comme celle des auteurs cités un peu plus haut, auteurs dont s'inspire Houellebecq dans ses premiers livres qui sont les plus intéressants, le problème étant qu'en France, quand un auteur a un peu de succès, fût-il d'initiés, il ne peut s'empêcher de péter un câble. Ballard continue d'écrire, lui, "SuperCannes" entre autres. L'écriture est un moyen de défense contre la laideur du monde, ses errements, son désespoir. Ballard permet de résister un peu mieux sans pour autant avoir besoin de s'inféoder à une vulgate théorique pénible (à partir du moment où un auteur devient un militant et le plus souvent ça, il devient pour moi illisible).

  • Le Vin de Paris- Marcel Aymé

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    "Salauds de pauvres"
    5193cbb71173c91b01839884f70f7200.jpgC'est dans ce recueil que l'on trouve la nouvelle ayant inspiré "la traversée de Paris" et l'insulte proférée par Grandgil, le peintre, artiste, hors-norme pour les bonnes gens, "qui n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...": "Salaud de pauvres !". Elle parle d'une période de lâcheté générale, ou presque, où les "bons français" dénonçaient leurs voisins, où les flics français en faisaient plus pour livrer les juifs aux nazis qu'on leur en demandait, où les résistants de dernière heure tondaient les femmes à la mauvaise réputation, où tout le monde trafiquait de tout ce qui se vendait.
    Marcel Aymé a été inquiété à la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour ses sympathies à Céline ou Rebatet et deux, trois articles publiés dans les mauvais endroits. On oublie une pétition contre 211c04a273560c459d5aba88bbb6bf40.jpgles arrestations arbitraires que l'inconscient osa aller porter aux autorités allemandes. Il ne se faisait aucune illusion sur la nature humaine, les autorités, les vérités soi-disant intangibles, tout en aimant profondément l'humanité malgré tout : Les assassins se transforment en bébé, que l'on guillotine quand même, les saints deviennent proxénètes à Montmartre tout en gardant leur auréole, le quotidien devient fantastique.
    Les dogmatiques de gauche ne l'aimaient pas beaucoup du fait de son désengagement, les gens de droite se méfiaient de lui pour sa satire tranquille de l'autorité et de tout ce qui est admis comme "respectable". Ils préfèraient se promener sur la butte, faire la fête chez le peintre Gen-Paul, discuter littérature avec Nimier. Son esprit plane encore rue de Norvins ou vers la place du Tertre et dans le cinéma réaliste poétique singé par "Le fabuleux d'Amélie Poulain", les réactions de certains critiques face à ce film ressemblent d'ailleurs à d'autres face à ses livres.

    Titre : Le Vin de Paris | Auteur : Marcel Aymé | Editeur : Gallimard

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  • Enjambées - Marcel Aymé

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    Pour les jours gris
    6223d1034edbe8da21c4e51dcf039e04.jpgLes visages sont gris ou blafards sous les lumières électriques de la ville, néons du métro, ampoules lépreuses des cours d'immeubles, phares violents des voitures, quelque part, on entendrait presque un riff de guitare. Il suffit de sortir un exemplaire de ce livre de sa poche et c'est tout le quotidien qui se transforme en merveilleux, un employé de bureau traverse les murs, comme la statue de l'auteur rue de Norvins à Paris, le gouvernement décide de prolonger le temps de chaque citoyen, un enfant seul rêve de bottes de sept lieux pour offrir un cadeau à sa mère, nouvelle émouvante, étonnante sur l'enfance et loin de toute mièvrerie, et Paris s'anime comme une féérie. C'est là tout le talent de Marcel Aymé, loin des hommes, loin des adultes et de leurs préoccupations futiles, loins des connards arrogants qui impose leurs lois. Comme pour Brassens, je terminerai par un : Vive l'Anarchie ! celle tranquille de cet auteur laconique dans la vie de tout les jours. 

    Titre : Enjambées | Auteur : Marcel Aymé | Editeur : Gallimard

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  • La touche finale - Richard Matheson

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    Dérapages du quotidien

    medium_Richard_Matheson.jpg"Une petite boîte munie d'un bouton a été déposée sur votre seuil, une poupée indienne dénichée chez un brocanteur vous paraît le cadeau d'anniversaire idéal pour un ami passionné d'anthropologie, une mouche vous importune, un poids lourd se traîne devant votre voiture... Rien de plus banal, et pourtant... vous voilà au seuil du cauchemar ! "

    Des monstres inommables sont cachés derrière l'écran de télé, une mouche révèle un complot, le comportement bizarre de votre femme enceinte est peut-être dû à un martien, un camion essaie de vous précipiter dans un ravin, une maison veut vous tuer. Un gamin trimballe quelque chose qui fait un bruit étrange dans une boîte. Les idées de Matheson sont toujours très simples et très bien ficelées. La forme en est souvent originale comme dans la nouvelle "Derrière l'Écran", se présentant comme un rapport de police.

    Titre : La touche finale | Auteur : Richard Matheson | Editeur : Flammarion

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  • La fin du monde tranquille - Baby boom de Jean Vautrin

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    La fin du monde sans cataclysmes
    medium_vautrin.gifDans une atmosphère d'apocalypse tranquille, rien ne croule, rien n'est détruit, pas d'astéroïde tueur ou de martiens à yeux pédonculés, rien que le coeur des êtres humains encrassés par leur égoïsme, leurs manques et la sottise en général, les couples incapables de s'aimer sans contrepartie, la consommation forcée, l'aveuglement des adultes, les simulacres d'émotion frelatée partout.

    Des rayons de soleil demeurent, comme ce petit garçon de onze ans, malade - il a la grippe - amoureux, qui attend "l'eau chaude" ; Cette nouvelle sent comme les baguettes toutes chaudes du boulanger, a les mêmes couleurs que les maillots des joueurs des images "panini", et exhale les senteurs de vanille des filles dans la cour de récré...

    Titre : Baby boom | Auteur : Jean Vautrin | Editeur : LGF

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  • Dickens, barbe à papa, et autres nourritures délectables - Philippe Delerm

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    Inventaire de l'anodin (suite)
    medium_20051205606811.jpgPhilippe Delerm, le poète local eurois, continue sur sa lancée de parler des toutes petites choses, mais si agréables, que l'on partage en famille ou entre amis. Il parle de la purée d'antan (on croit entendre la musique d'une vieille pub sur de la purée justement à ce moment là), des barres chocolatées mauves que notre maman nous donnait petits avant de partir à l'école, la barbe à papa des foires, l'omelette aux champignons, la menthe à l'eau, le vin chaud dégusté en hiver, la pizza dévoré debout dans une gare, le mousseux. Il décrit ce que l'on dévore sans se soucier de raffinement. Il écrit encore sur la nostalgie, des petits plaisirs.
    Il traite aussi de littérature, de son goût pour Léautaud et Flaubert, pour Dickens et pour Alain de Botton, que personellement je lui laisse. Il serait facile de se moquer encore de Philippe Delerm qui ressemble physiquement à la caricature du parfait "bobo" : barbe de trois jours soigneusement "dés-entretenue", lunettes cerclées, pull zippé montant jusque sous le menton. Ce n'est pas du tout un auteur "engagé", ce qui semble être une tare depuis la Deuxième Guerre Mondiale. Un auteur se doit d'être en phase avec son époque et ses problèmes, et de proposer une analysé ou du moins une solution. Lui ne fait que parler de toutes petites choses paraissant moins importantes. Il arrive qu'il agace, c'est souvent le cas quand je le lis. Car à force de parler de petits plaisir minuscules, il finit par être souvent anodin, simplement.

    Titre : Dickens, barbe à papa, et autres nourritures délectables | Auteur : Philippe Delerm | Editeur : Gallimard

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  • Ecoute notre voie, ô seigneur... - Malcolm Lowry

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    Inadaptés, perdants et princes
    medium_Lowry.jpgOn n'en finit pas de redécouvrir Malcolm Lowry qui n'est décidément pas seulement l'auteur d'"Au-Dessus du Volcan". Dans ces sept nouvelles, on suit des personnages en quête de salut, mais pas celui tel que les religieux le conçoivent, se sauver c'est d'abord éviter les compromis, chercher une éventuelle vérité intérieure. C'est une introspection sans garde-fous car on peut sombrer dans l'abîme, de trop d'alcool à trop de plaisirs illicites selon la morale commune, ce qui revient à trop de solitude finalement.

    medium_malcolm-lowry.jpg Hypersensible, on pourrait croire que cet auteur ne voit que le mal chez les autres, ce qui est sombre et trouble au fond de leurs âmes mais très vite, il discerne une harmonie du monde, un dessein caché qu'il voit dans l'art, dans des petits comme des grands signes. Il les trouve dans les paysages très divers qu'il traverse, de la forêt de la Colombie britannique aux monuments de Rome. C'est la beauté du monde qui le sauvera, l'amour, la sensibilité mais pas la sensiblerie ou la mièvrerie. Il y a actuellement une trop grande dichotomie entre les sentiments, qui sont montrés jusqu'à la nausée et frelatés, et l'intellectuel, poussé dans ses dernières limites au mieux et la superficialité au pire. Les deux paraissent alors s'opposer alors qu'ils sont complémentaires. Ce livre met également en lumière le cynisme de la société actuelle où ne domine plus que l'appât du gain et le cynisme.

    Titre : Ecoute notre voix ô Seigneur... | Auteur : Malcolm Lowry | Editeur : 10/18

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  • Contes du lundi - Alphonse Daudet

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    Eloge de la dictée

    medium_daudet.jpgDaudet père nous livre quelques nouvelles inspirées par la guerre de 1870. Ma préférée est la première, "la dernière classe", qui est en même temps un éloge de la dictée, qui devient résistance, à l'occupant, à l'arbitraire. Un instituteur fait sa dernière classe à des petits garçons alsaciens. Il y montre son humanité et son émotion devant l'occupation. Il ne faut pas rougir d'être soi-même ému par ses nouvelles même si elles ont un arrière-goût déroulèdien, patriochard par moments...

    Au revoir
    "C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C'était aussi comme une façon de remercier notre maître de quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s'en allait..."

    Titre : Contes du Lundi | Auteur : Alphonse Daudet | Editeur : Pocket

    Le texte complet des contes 

  • Bleu, blanc, sang - collectif chez Fleuve Noir

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    Nostalgie de Fleuve noir
    medium_quadruppani1.jpgIl y a des lustres, "Fleuve Noir" éditait des polars mal élevés, nerveux, bien ficelés, où le sexe était permis et la violence non-censurée : à une époque où le comble du scandale était : Bardot chez Vadim ou Marylin au-dessus d'une bouche de métro. Fleuve noir éditait San Antonio avant que celui-ci n'ait été panthéonisé, on s'y moquait des bourgeois, de leurs moeurs poussièreuses, de la France de "Tante Yvonne". Maintenant, "Fleuve Noir" édite encore "San Antonio", franchouillardisé mais aussi les novellisations de "Buffy contre les vampires"... l'époque change, même si la France de Tante Yvonne -justement - est de retour.
    Ces nouvelles noires et méchantes, sardoniques et meurtrières se moquent du nouvel ordre, des serreurs de fesses de banlieue, des "bobos" du centre qui aiment bien l'exotisme mais pas à deux pas de chez eux, des lofteurs pas si sans cervelle que çà, de la marchandisation galopante etc. Malgré tout ce recueil de nouvelles dirigé par Serge Quaddrupani est comme une bouffée d'air frais...

    Titre : Bleu, Blanc, Sang | Auteur : Collectif, Serge Quadruppani | Editeur : Fleuve Noir

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  • Le pays des aveugles - Herbert.G. Wells

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    Dark sides
    medium_Wells.jpgIl y avait le Wells écrivain et le conférencier politique membre de la "fabian society", composée de socialistes utopiques et d'idéalistes. Le Wells écrivain était moins candide et plus sombre, ce côté obscur se révèle déjà dans "La machine à voyager dans le temps" et dans "La guerre des mondes", il s'affirme encore plus dans ce recueil de nouvelles. Un aventurier sans scrupules a accès à un pays dont tous les habitants sont aveugles, croyant qu'au royaume des aveugles, les borgnes sont rois, il tente de prendre le pouvoir et échoue lamentablement. Un jeune professeur scribouillard un rien prétentieux se voit offrir ce qui pourrait être la pomme de l'arbre de la connaissance par un mystérieux medium_wells3.jpgétranger et la rejette par peur du ridicule et du "qu'en dira-t-on", le soir il en rêve, c'était le vrai fruit, mais c'est trop tard, j'aime particulièrement cette histoire. Une porte dans une palissade recèle des trésors et ouvre sur l'enfance. Un gros homme perd du poids "pour de bon". Un bureaucrate vit un avenir apocalyptique dans ses rêves, c'est toute la vie qui prend des dimensions de mirage.
    Ces nouvelles sont sans illusions, ironiques et caustiques sur la nature humaine profonde loin du Wells  socialiste utopique futuriste et idéaliste. Il a son identité propre à l'instar de Lovecraft et Raymond Chandler.
    Le pays des aveugles | Auteur : Herbert George Wells | Editeur : Gallimard

  • "Boule de Suif" - Guy de Maupassant

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    Hypocrisie et survie
    medium_manet.serveuse-bocks.2.jpgDe bonnes gens voyagent avec une prostituée bonne vivante, qui partage avec eux ce qu'elle a dans son panier bien garni sans arrière-pensée ni pour se donner bonne conscience, cela lui vient naturellement. C'est une fille grassouillette et rigolote qui a échoué en "maison" et ne s'en trouve pas plus malheureuse, car elle mange ainsi à sa faim, c'est la seule à déplorer l'occupation prussienne. Les religieuses toisent avec mépris cette fille facile, les bourgeois ne lui adressent pas la parole, et pourtant c'est elle qui les sauvent en couchant avec un militaire prussien qui les menaçait. Des larmes amères coulent sur les bonnes joues de "Boule-de-Suif" le lendemain, mais personne ne lui viendra en aide. Des bourgeois singent un comportement, des religieux se terrent dans un immobilisme moral, des filles perdues sont maltraitées, peu de choses ont changées, la conscience humaine est restée la même et Maupassant la décrit avec son acuité habituelle.

    Titre : Boule de Suif | Auteur : Guy de Maupassant | Editeur : Gallimard

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  • Les fleurs en Californie : étude - nouvelle de Richard Brautigan

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    Nouvelle aimablement fournie par les Moissoneuses dans le cadre du fonctionnement collectiviste de nos blogs...

    medium_californie.jpgSoudain, il n'y a rien à voir en chemin, et il n'y a rien quand j'arrive là-bas, et je me retrouve dans un café, à écouter parler une femme qui porte sur le dos plus d'argent que je n'en possède.
    Elle est parée de jaune, de bijoux, et d'une langue que je ne comprends pas. Elle parle de quelque chose qui n'a aucune importance mais elle insiste. Je devine tout cela parce que l'homme qui est avec elle n'en croit rien et fixe l'univers d'un regard vide.
    L'homme n'a pas dit un mot depuis qu'ils ont pris place ici, devant des tasses de café express qui les accompagnent comme des petits chiens noirs. Peut-être qu'il n'a plus envie de parler. Je pense que c'est son mari.
    Tout à coup, elle se met à parler anglais :
    — Il devrait savoir. Ce sont ses fleurs, dit-elle, dans la seule langue que je comprenne.
    Et une absence de réponse recouvre en écho l'espace de la conversation, jusqu'au début, où rien ne pouvait être différent. J'étais désigné, de toute éternité, pour rapporter ceci : je ne connais pas ces gens-là, et ce ne sont pas mes fleurs.
    [Once again Brautigan, La Vengeance de la pelouse]

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  • Nouvelles de Chester Himes

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    Les masques du racisme
    medium_Himes.jpgCe livre recueille cinq nouvelles de Chester Himes qui tiennent autant du polar, que du fantastique ou des histoires militantes. L'auteur est souvent catalogué dans la case un peu restrictive des écrivains surtout militants, alors que c'est d'abord un bon écrivain, qui a donné une excellente contribution à ce que l'on appelle le genre (autre case restrictive) mais dépassant bien vite les frontières de ce type de texte. Il a acquis aussi, au cours des années, le rôle de "bon noir", alibi pour des anti-racistes dont beaucoup sont encore, finalement, paternalistes.
    medium_Himes1.jpgCe livre montre surtout que le destin marque les personnages du roman de genre, leur statut social, de "loser" magnifique ou pas. On est peut-être plus proche de Dostoïevski que de Raymond Chandler quand on lit Chester Himes. On peut aussi le rapprocher de Melvin Van Peebles et des musiciens de Jazz des années 50, créateurs d'une culture afro-américaine authentique, dégagée de toute influence extérieure, ou des contraintes de la Ségrégation (culture singée à notre époque encore par divers musiciens blancs qui l'affadissent considérablement).

    Titre : Le fantôme de Rufus Jones et autres nouvelles | Auteur : Chester Himes, Lili Sztajn | Editeur : Gallimard

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  • F.I.N de Fredric Brown - nouvelle extraite de "fantômes et Farfafouilles"

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    Nouvelle récupèrée chez les Moissonneuses...
    Le Professeur Jones potassait la théorie du temps depuis plusieurs années déjà.
    - J'ai trouvé l'équation-clé, dit-il un jour à sa fille. Le temps est un champ. Cette machine que j'ai construite peut agir sur le champ, et même en inverser le sens.
    Et, tout en appuyant sur un bouton, il dit : "Ceci devrait faire repartir le temps à rebours à temps le repartir faire devrait ceci, dit il bouton un sur appuyant en tout, et.
    - Sens le inverser en même et, champ ce sur agir peut contruite j'ai que machine cette. Champ un est temps le. Fille sa à jour un dit-il, l'équation-clé trouvé j'ai.
    Déjà années plusieurs depuis temps du théorie la potaissait Jones Professeur le.

    N.I.F.

    [Fredric Brown, Fantômes et farfafouilles]

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  • Mythologie française

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    medium_te.jpgIl y a deux nouvelles que j'ai particulièrement appréciées dans ce recueil. Dans l'une, des nostalgiques des hauts faits des hussards ou de la bande à Apollinaire projettent de faire sauter la Tour Eiffel après quelques verres de Juliénas, d'autres s'arrêteraient là sitôt dessoûlés, eux vont jusqu'au bout, l'aventure se termine au petit jour car des centaines de gardes mobiles entourent le monument. L'autorité n'aime pas les rêveurs et déteste les esprits libres. Dans l'autre, au fin fond d'une boîte miteuse de Strip tease, des filles font de la broderie, au bout de quelques temps, un visage commence à apparaître, lequel ? A vous de voir...
    medium_exlibris.jpg Sébastien Lapaque a plusieurs torts pour les censeurs des modes littéraires, il aime bien des écrivains frappés d'indignité comme Céline ou Bernanos, Blondin, Aymé ou Drieu. Et il est catholique. "Aaaarrgh !!" s'étrangleront des lecteurs ou des critiques à l'écoute des "djeunes" et de notre époque, de ceux qui peuvent penser que Lolita Pille est un grand écrivain parce qu'elle parle de sexe ou de défonce. Cependant, ce n'est pas un catho "dévisseur d'ampoules" (imaginez le geste et vous comprendrez l'image) ni un ultramontin sans coeur ou un Savonarole de comptoir comme on en croise beaucoup, c'est un chrétien considéré comme un ripailleur car simpelment bon vivant, buveur et plein de mépris pour le bourgeois et son fric. Car l'ennemi c'est surtout çà, l'argent, et c'est la raison pour laquelle Sébastien Lapaque est à contre-courant...

    Titre : Mythologie française | Auteur : Sébastien Lapaque | Editeur : Actes Sud

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  • Robots névrosés et Dieux infantiles

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    medium_Dick.3.jpgCe recueil de jeunesse de Dick est précédé d'un texte intitulé : "Comment construire un univers qui ne s'effondre pas deux jours plus tard" qui est une manière de l'auteur de parler avec humour de sa technique littéraire et de sa manière de construire ses histoires, de réfléchir sur ses thèmes habituels non sans lucidité, le tout très loin de sa légende d'auteur écrivant sous LSD. "L'heure du wub" est la première nouvelle de Dick. "Le canon" parle de la montée toujours plus forte des armements. Dans "Le crâne", il aborde la question des paradoxes temporels de manière extrêmement excentrique, "Monsieur le vaisseau" est une variation humoristique sur le lien entre l'être humain et la machine, dans "Les joueurs de flûte" il montre que le retour à la terre n'est pas forcément paradisiaque, "Le monde qu'elle voulait" est une esquisse de la fascination de l'auteur pour la recherche de la réalité et les mondes alternatifs, dans "La colonie" les objets eux-mêmes se révoltent en prenant vie.

    NB: Bientôt deux biographies de Philip Kindred Dick au cinéma, l'une avec Paul Giamatti, vu dans l'excellent "Sideways", l'autre avec Bill Pullman vu dans "Lost Highway".

    Site Internet à consulter:
    http://perso.club-internet.fr/branchum/dick.htm

    Titre : Le crâne | Auteur : Philip Kindred Dick | Editeur : Denoël

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  • Dérèglement terrifiant du quotidien

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    medium_matheson.jpgUn couple de jeunes mariés s'arrête dans une station service en plein désert, la poussière envahit tout, le soleil semble toujours au zénith, mais une créature très ancienne qui n'est pas de notre monde se cache dans ce décor. Les jeunes mariés découvrent des cages vides, à taille humaine... Un atrabilaire est persuadé que le monde entier lui en veut, c'est une conspiration, il en est sûr. Il essaie de déjouer le complot mais en devient fou... Un type dans une voiture, sur la route. Il est fatigué, rentre chez lui voir sa famille qui le traite en inconnu. Juste avant d'entrer sur le grand autoroute qui va vers la côte, il a doublé un camion. Il n'aurait pas dû...
    Un homme s'ennuie dans sa maison. Il se sent seul. Il n'arrive pas à faire son travail et est medium_matheson2.jpgcomplètement insatisfait de son existence. Il croit soudain comprendre que la maison est hantée, et que les fantômes ne l'aiment pas du tout. Bientôt, ce sont ses propres mains qui retournent une lame de rasoir sur sa gorge...
    Avec Richard Matheson, les paysages types américains, voire archétypaux, prennent une couleur bien différente que dans les films hollywoodiens, beaucoup plus sombre. Les secrets sont bien enfouis, mais ils remontent toujours à la surface. Ses personnages sont toujours très humains, jamais des caricatures...
    (voir sur zazieweb la fiche lecture du premier tome : http://www.zazieweb.fr/site/fichelivre.php?num=5801)

    Titre : Nouvelles, tome 2 : 1953-1959 | Auteur : Richard Matheson | Editeur : J’ai lu

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  • Normandie noire et caustique - les contes normands de Maupassant

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    medium_M.jpgIl est d'usage, ou plutôt était car maintenant on étudie des textes so-cié-taux, dans ma région, comme dans d'autres, de lire et de faire lire les auteurs locaux : Flaubert, Maupassant par exemple. Les enseignants emmènent leurs élèves dans les pas de chaque auteur. Je suis moi-même allé avec une classe voir le "gueuloir" de Flaubert à Croisset ainsi que sa statue à Rouen. J'ai découvert Maupassant au collège grâce - ou malgré - une enseignante en français qui nous l'avait fait lire surtout car elle pensait que cela nous serait plus facile que "le Cid".
    On lit d'abord les contes fantastiques de cet auteur, puis on s'aperçoit en creusant dans ses contes dits "paysans" que ceux-ci conservent finalement la même ambiance, la même atmosphère oppressante que les premiers, à des rares exceptions comme par exemple "Notre Dame du gros ventre" qui raconte l'histoire d'un vieux rusé qui, pour vendre son alcool local, invente un pèlerinage fictif pour attirer les naïfs et écouler son stock.
    medium_M1.3.jpgLes paysages de Normandie y sont représentés un peu comme dans Barbey, dans un style moins flamboyant. Maupassant décrit d'ailleurs une Normandie plus réaliste que d'Aurevilly qui aime bien exagèrer, la sienne est déjà dans l'ère industrielle. Mais les fermes sont encore noyées dans la brume le matin, ces fermes typiques du pays de Cau : un bâtiment entouré d'arbres perdus au milieu des champs. Et la nature d'apparence riante et colorée y est souvent angoissante. La description des villes normandes fait immanquablement songer aux toiles de Monet car elles sont dans le même style.
    Mais la description des paysages est fortement liée à celle des personnes. Ce n'est pas du tout une description douce, elle est plutôt très réaliste et peut sembler très sombre. Les secrets de famille medium_M3.jpghonteux ne sont jamais mis au grand jour (un enfant hors-mariage ou handicapé, un viol), ils restent soigneusement cachés derrière un statut social, considéré comme primordial, ou sont payés par l'argent, ou conduisent au rejet de ceux qui les subissent mais osent en parler. Les personnages de ces nouvelles sont toujours sûrs de leur bon droit, même pour des peccadilles, comme un trou de pêche, vétilles qui conduisent d'ailleurs au crime.
    Finalement, de Maupassant à Céline, on distingue un même point de vue sur la campagne, un point de vue hyper-sensible marqué par la sottise, les préjugés, la xénophobie d'une certaine partie du monde rural selon eux

    Titre : Contes normands | Auteur : Guy de Maupassant, Marie-Claire Bancquart | Editeur : LGF

    En photos : le chateau natal de Maupassant, un village près de Fecamp et Étretat.

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  • Futurs ironiques

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    medium_Dick.2.jpgCe livre recueille des nouvelles de Dick déjà éditées chez Denoël. On y trouve des robots plus humains que les êtres humains eux-mêmes, un ordinateur cynique, un passé rêvé qui s'avère un cauchemar, un sauveur inattendu, un messie contre son gré parmi quelques unes des histoires. Dick manie parfaitement les thèmes habituels du genre : le paradoxe temporel, le danger de l'asservissement par les machines, l'uchronie, la peur de l'apocalypse et en tire une anticipation politique passionnante de notre avenir. Dans "le Crâne", un mercenaire est envoyé dans le passé pour tuer le prophète certainement bidon d'une religion qui a interdit les machines sur terre et précipité l'humanité dans le chaos. L'assassin n'a que le crâne de sa future victime comme indice, il s'avère que l'homme qu'il doit tuer est lui-même... Dans "Le grand O", un ordinateur géant a détruit presque toute vie sur terre, il a réduit les hommes, qui lui avaient abandonné toutes responsabilités à vivre de cueillette et de chasse, et chaque année ceux-ci doivent envoyer un jeune homme volontaire qui doit poser des questions à la machine, devenu Sphinx post-apocalyptique. Si celle-ci se trompe, elle s'éteint et l'humanité est libérée. mais celle-ci étant retombée dans l'obscurantisme, les questions sont beaucoup trop simples.
    medium_Dick2.jpg Dans "James P. Crow", les humains se sont entretués pendant la Guerre Totale. Quelques uns ont survécu et sont dominés par les robots qui les méprisent. Un homme réussit cependant à s'élever dans l'échelle sociale et à libèrer la Terre de la tutelle des machines, mais a des vélléités de dictateur...
    Un historien du XXIIe siècle reconstitue une ville du XXe siècle, époque qui le fascine dans "Reconstitution historique". Il s'habille en costume et adopte même les tournures de langage de cette medium_Dick3.jpgpériode lointaine. Il en rêve tellement qu'il finit par trouver une faille temporelle pour y retourner sans espoir de revenir un jour chez lui, mais il arrive au XXe siècle le premier jour de la guerre nucléaire.
    Dans "un dernier tour de roue", le monde est dominé par les chinois qui imposent un système tenant à la fois du maoïsme et de l'ancien empire. Ils interdisent l'ancienne médecine et les machines qui seules pourraient guérir les épidémies...

    Titre : Immunité et autres mirages futurs | Auteur : Philip Kindred Dick | Editeur : Gallimard recueil sorti en 2005

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  • Une nouvelle de SF délirante de Victor Lherbinier

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    medium_ville1.jpg

    Une nouvelle de Victor Lherbinier écrite en 2002 un jour de désoeuvrement je pense. 

    Il s’avançait au milieu d’une ville gigantesque peuplée de lumières virevoltantes, des tours s’élevaient à des hauteurs vertigineuses, de toutes tailles, certaines transparentes, d’autres fines comme des aiguilles. Il en était le seul habitant, il n’y avait que lui, du moins il en était à peu près sûr. Chaque mur avait une texture différente. Il y avait des parfums exotiques qui flottaient dans l’air. Dans le ciel deux soleils éclairaient le tout. Pourtant il s’ennuyait.

    Il prit l’ascenseur qui l’emmena chez lui à une vitesse incomparable. L’ensemble était de verre et il avait la cité merveilleuse sous les yeux. Il montait au faîte de la tour, là oû était la cime des bâtiments. Il contemplait un paysage fabuleux, forêts, lacs, déserts mêmes, montagnes enneigées de plus de trois kilomètres de haut. Pour la première fois, il vit l’autre ville par delà les collines, elle-aussi baignée d’un soleil éblouissant. Il décida de s’y rendre.

    Son vaisseau personnel était situé dans un hall immense, toujours prêt à décoller et l’emmener vers n’importe quel point de l’univers, son univers. C’était lui qui l’avait construit. Il l’avait oublié cependant. La cabine de pilotage, gainée de cuir rare, toute en chromes, ressemblait à un de ces rêves “Art Déco” du futur. Le vaisseau commença à glisser lentement. Il passa entre les tours, frôlant certaines, les évitant toutes. Les lumières de la ville s’éteignait sans bruit derrière eux au fur et à mesure de la progression.

    Il survola un lac immense, comme un gigantesque miroir. Les eaux se précipitaient vers une chute entourée sur chaque rive d’arbres étranges, d’une taille énorme. Il voyait les animaux, les lions, les tigres et les éléphants. C’était la forêt vierge. Il décida de s’y arrêter quelques minutes au moins pour admirer la luxuriance de la nature. Il était au bord de la chute quand une main sortit de l’eau, tout près de la berge comme l’invitant, il la prit dans la sienne et tira. Une femme dont le corps était couvert d’écailles sortit des flots avec grâce. Elle avait des yeux étranges. Ils firent l’amour. Il plongea avec elle dans les chutes. L’eau était encore un monde, de couleurs différentes, d’êtres bizarres, les coraux formaient des volutes extraordinaires de toutes les couleurs.

    A travers le filtre de l’eau, il voyait les deux soleils. Il se rappela de son désir de découvrir la deuxième cité. Il nagea jusqu’à la rive oû l’attendait son vaisseau.

    medium_ville2.jpgUne sonnerie stridente retentit. Il étendit la main et décrocha le téléphone. Derrière une fenêtre, les voitures passaient et repassaient en vrombissant. Le métro franchissait la Seine. C’était l’hiver. De l’autre côté de la rive paissent des gazelles tout près d’un tigre aux dents de sabre. Son inconscient note l’incongruité de la situation.

    -On se voit toujours ce soir ?

    Il prononce quelques mots inintelligibles d’excuse. Son interlocutrice semble satisfaite. Il raccroche, Paris s’évanouit sur la rive oû il se trouve. Quelques éléments demeurent. Dans une clairière, il trouve une bouche de métro. Il y entend des murmures de tristesse et de peur qui lui font monter un haut-le-cœur. Il repart. Pour effacer toutes ces images de son esprit, il file droit vers les étoiles. Elle se transforment en lignes lumineuses continues quand il stoppe les moteurs. Il est en orbite autour d’un des deux soleil mais n’est pas incommodé par la chaleur. Des geysers de feu déchirent la nuit de l’espace. Il a une sensation d’immensité et de beauté incroyable.

    Il se souvient de son désir de voir la seconde cité. Les nuages s’entrouvent et s’effilochent devant le nez de son appareil. Il décrit une immense parabole au dessus de la terre aride qui précède la forêt. L’autre ville est toute proche.

    “Paul ?
    Paul ?
    Paul ?
    Paul ?”

    Quelqu’un l’appelle, les mots flottent dans l’espace autour de lui et s’évanouissent. Son vaisseau arrive devant des tours ressemblant aux siennes. Elles s’élèvent bien au-dessus des collines environnantes. La nuit tombe lentement. Il croit se rappeler de la voie comme de celle d’une femme qu’il a aimée il y a très longtemps, il ne sait plus. La terre aride est jaune et craquelée sous lui. Il se pose sous une tour, la nuit est tombée, mais une des lunes de la planète éclaire le site.

    La ville semble plus grise que la sienne. Il y a des nuages de poussière apportés par le vent, qui se faufile entre les murs en hululant doucement. Il marche longtemps entre d’énormes piliers de marbre rouge, des plaques de granit comme murs. Il y a une statue monumentale à l’entrée qui montre le ciel avec une expression d’effroi. Un murmure commence à poindre tout autour de lui. Il se fait bourdonnement puis grondement, les murs se craquellent, des pans entiers de roche tombent à terre. La ville a peur, un sillon se creuse devant lui, se rapprochant dangereusement.

    Il se met à courir vers son vaisseau qui n’est pas protégé. Une fantastique colonne de verre s’écrase en dizaines de morceau au-dessus. Une pluie d’étoiles minuscules tombe en milliers d’éclats de lumière tout autour de de lui..

    “Il faudra recommencer dans la soirée, on risque de le perdre ...”

    Il a peur, il sent l’angoisse, il entend des voix monter autour de lui. Il s’évanouit et tombe à terre inanimé. C’est çà l’angoisse. Il pensait ne jamais la connaître. Il rêve de la femme-poisson, toute d’argent. Mais dans son rêve, il suffoque sous l’eau et se noie pendant que l’étrange créature le regarde avec une totale indifférence.

    Il se réveille en sursaut, le visage couvert de sueur mêlée à de la poussière. Les deux soleils se lèvent majestueusement au-dessus de l’horizon. Il tend la main devant ses yeux pour se protèger, ils l’éblouissent. Il se relève, la ville est en ruines, son vaisseau a été écrasé par un pan de roche énorme. Il commence à marcher vers le désert qui est immense. En haut d’un promontoire, il contemple les dunes et les plantes déssêchées. Quelques pierres roulent sous ses pieds. EIles soulèvent un petit nuage de poussière.

    medium_ville3.jpgIl a mal aux pieds qui sont sans cesse meurtris par la rudesse de la piste. Ils sont en sang. Des insectes courent entre ses jambes, un scorpion darde son épine mortel mais ne la plante cependant pas, il se sent comme paralysé et s’agenouille. La carapace luit sous la lumière. L’insecte recule un peu. Ils ont tous les deux peur l’un de l’autre. Il continue sa marche. Il est maintenant au cœur du désert, il ne voit plus l’immensité. De manière incongrue, un lampadaire, le signal d’un arrêt de bus se dressent au millieu du sable, ainsi qu’un feu tricolore et un bout de bitume. Cela lui rappelle vaguement quelque chose mais il ne se rappelle plus très bien quoi. Il a comme la nausée, une vague envie de vomir. Il tombe dans le sable qui lui coule sur le visage et un peu dans la bouche.

    Il ferme les yeux, le paysage tout entier disparaît et il se retrouve dans un univers blanc dans lequel il flotte. Aucune pesanteur, une lumière paroxistique au dessus de lui l’attire comme un aimant. Son corps s’élève lentement. En dessous de lui, un puits infini creuse l’espace. Il y a une autre ville en dessous dont les maisons et constructions montent vers lui, une cathédrale, une tour en barres métalliques, des voitures de métro, Paris.

    “Il revient à lui, docteur.”

    Il se réveille sur un lit blanc dans une petite chambre d’hopital. Sa compagne est à ses côtés, endormie sur une chaise. Il lui prend la main. Par la fenêtre, il regarde le paysage de la réalité. Le ciel est rouge comme au crépuscule. Le médecin arrive :

    -Pourquoi avez-vous pris de cette drogue ? Ce n’est pas une solution. Ou planifiez vos prises.
    -J’en avais besoin, docteur. Nous en avons tous besoin, vous aussi.
    -Je contrôle ce que j’ingère aussi. Vous auriez pu y rester.
    -Promis, la prochaine fois, j’essaierai.
    -Bien, au revoir.

    Ils s’arrêtent un instant à la cafétéria de l’hopital pour y boire un café, il s’excuse platement de lui donner trop d’inquitétude. Elle sourit avec tristesse et l’embrasse. Ils sortent et montent dans leur véhicule. Un peu de poussière martienne voltige autour de leur glisseur. Les deux soleils sont froids au-dessus de l’horizon. Comme à chaque fois, ils ne peuvent s’empêcher de se rappeller que l’un des deux était leur planète-mère, la Terre.

  • Les angoisses des bons vivants

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    medium_dumas1.jpgDans la meilleure adaptation des "Trois Mousquetaires", qui n'a comme seul tort pour certains d'être populaire, celle de Georges Sydney avec Gene Kelly en bondissant d'Artagnan et Lana Turner en magnifique Milady (j'adore les femmes fatales depuis elle), des éclairs noirs fulgurent de temps en temps, des éclairs d'horreur, de terreur, au milieu des batailles épiques à l'épée, de l'amour épicé et léger, des beuveries et des ripailles, quand les mousquetaires exécutent Milady à Armentières. Dumas n'est donc pas qu'un auteur bon vivant, une sorte de crypto-réac regrettant les décolletés des femmes au XVIIème siècle et la galanterie des hommes à la même époque. Ce n'est donc pas que ce bon medium_dumas2.jpgvivant au visage lumineux sans aspérités, rassurant. Les gens comme Dumas cachent toujours une profonde angoisse, une anxiété noire derrière un paravent d'amateurs de plaisir. Ce livre rassemble de ses nouvelles sombres, qui terrifient par leurs images d'épouvante. La mort n'est pas toujours la fin, elle peut mener à la damnation ou au néant pour Dumas. Il a dû se souvenir de ces ancêtres esclaves pratiquant le vaudou ou une de ses variantes. Ne croyez pas que les bons vivants ne soient que des amateurs de bonne chère et de plaisirs physiques, cela cache des abysses de cauchemars, d'angoisse et de fantasmes comme des puits sans fond.

    Titre : Histoire d'un mort racontée par lui-même | Auteur : Alexandre Dumas | Editeur : Seuil (Editions du)

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  • La folie et les écrivains de SF

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    medium_brown2.jpgCe livre est recueil de huit nouvelles et déjà publiées dans la collection "Présence du Futur" chez Denoël. Elles sont typiques de l'humour acide de l'auteur, de sa capacité à se moquer des travers des êtres humains ou des extra-terrestres. Il est aussi très lucide sur la capacité au mal et à la sottise de ses congénères.
    Elmo Scott est un auteur de SF qui n'a plus d'idées et reste bloqué devant sa page blanche. Bientôt, les animaux qui l'entourent se mettent à lui parler, surtout un chien qui se rit de lui...
    Le professeur Oberburger envoie sa souris de laboratoire, Mickey, sur un astéroïde dans une fusée de son invention. Celle-ci a une intelligence décuplée comparée aux autres souris mais le même accent allemand déplorable en anglais que son maître...
    Mac Garry est un astronaute échoué sur "Kruger III", il ne doit sa survie - du moins est-ce ce qu'il croit - qu'à une créature à cinq pattes perchée sur son épaule. Bientôt, il lui semble qu'elle se transforme en femme et il devient fou...
    Les étoiles elles-mêmes deviennent folles. Dans le ciel depuis plusieurs jours, les astres changent de place. On croit d'abord à une illusion puis enfin les constellations reprennent une forme ordonnée, des plus surprenante et triviale...
    Un criminologue tente de faire croire à des criminels endurcis qu'ils sont tous de fragiles petites choses. Dans la nouvelle suivante, c'est toute l'humanité qui est manipulée.
    Enfin, on suit les tribulations de Georges Vine qui vit dans un monde où la frontière entre folie et sagesse est encore plus mince que dans le nôtre...

    Titre : Une étoile m'a dit | Auteur : Fredric Brown | Editeur : Gallimard

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  • Nouvelle fantastique et ferroviaire de Victor Lherbinier

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    Action !

    medium_nouv1bis.jpgTravelling placé très bas au milieu des fauteuils du wagon :(plan 52)

     La grenade roule sur la moquette du wagon pour s’arrêter juste à côté de mon siège. Une femme avec ses deux enfants a les yeux exorbités de terreur, un homme d’âge mûr tombe à terre. Juste un bruit profond, une corde de violoncelle qui casse, et tout devient blanc, et d’une chaleur extrême, sans doute, car je ne la sens pas.

     Je devrais être mort, des noms défilent sous mes yeux, puis l’espace devient bleu turquoise.

     J’enlève le casque vidéo de ma tête, j’essuie la fine pellicule de sueur sur mon front. L’ouvreuse du cinéma, en rangeant le casque dans un compartiment à côté de mon fauteuil me demande si j’ai aimé le film :

    –Beaucoup, beaucoup. Je suis encore secoué.
    –Mais je trouve çà dommage que çà finisse aussi mal. Ils meurent tous.
    –C’est ce que réclame l’histoire.

     medium_metro.jpgJe me suis levé et me dirige vers la sortie. Le film ne m’a pas plu, il m’a fasciné, bouleversé. Mais déjà, l’histoire, les acteurs, les émotions ressenties commencent à s’estomper et la rue de Paris à la porte du cinéma acquiert toute sa réalité. Ce n’est plus vraiment un cinéma  d’aileurs, depuis quelques temps, l’on regarde les films gràce un casque virtuel qui permet d’être immergé dans une histoire sans interagir, un rêve de cinéphile en quelque sorte.

     J’attends le bus. C’est la fin de la journée, les visages maussades n’expriment que l’indifférence. Il a plu, les feuilles des arbres couvrent les trottoirs. Je ressens comme une certaine nostalgie à cause de ce que je viens de voir. Ce n’est pas réel. La nuit tombe déjà, les quais de la Seine sont illuminés par les projecteurs comme une scène de théâtre.

    Fondu–enchaîné de souvenirs.

    medium_metro2.jpg Dans l’immeuble à droite, “le dernier tango à Paris”, ce métro, c’est “Peur sur la ville”, ces immeubles ultra–modernes de Beaugrenelle, pourquoi pas “l’armée des douze singes”, les voies sur berge, tous les films policiers français des années soixante. La ville toute entière apparaît comme un décor, plan général. Je n’ai pas envie de rentrer chez moi, la solitude m’écraserait. Elle est partie.

     Je marche des heures dans Paris, le petit jour me trouve allongé sur un banc des Tuileries comme un sans–abri.

     Dix jours plus tard, des amis me proposent d’aller revoir le film qui m’avait tant remué. En posant le casque vidéo sur mon crâne, une angoisse légère que je ne sais définir m’étreint subitement.

     Générique.

     medium_nouv1.jpgLe film commence, les premières scènes sont illustrées par une musique déprimante. Les personnages sont condamnés dés le début, tout l’indique. Il s’agit de l’histoire d’une prise d’otages dans un train. Comme les films–catastrophes des années 70, les rôles des otages sont tous tenus par des acteurs connus, chacun dans son registre, les rôles des terroristes sont tenus par de jeunes comédiens inconnus et le casting secondaire se fait décimer entièrement.

     Le film est prenant, l’action et la psychologie y sont crédibles, ce qui est rare. Un des terroristes pointe son revolver sur les gens prisonniers du train, c’est un mafieux russe, Sergueï Alexandrov, dans le film. Je regarde par une fenêtre. Le temps dehors est dramatique à souhait. En passant “devant” moi, “Alexandrov” semble marquer un temps d’hésitation, il se penche sur moi, cherchant comme un aveugle qui sentirait une présence. Il est strictement impossible qu’il me voit. Ce n’est qu’une illusion.

     J’ai encore rêvé, il ne faisait que déplacer un des éléments du plancher pour y déposer une bombe à retardement.

    Insert sur les mains d’Alexandrov :

     Le rôle d’un des otages est tenu par Christina Ricci, abonnée habituellement aux personnages moins “hollywoodiens”, elle joue une jeune musicienne que son petit ami a laissé tomber. Nous avons vu la scène au début du film dans la gare, ceci pour gagner la sympathie des spectateurs à ce personnage, elle ne perd rien, le personnage du petit ami est présenté comme un idiot fini.

     Billy Bob Thornton joue un quadragénaire irascible qui devient au moment opportun le meileur soutien du héros et le quota comique indispensable. Il a les cheveux longs, une chemise hawaïenne. Il est assis dans le train à côté de Will Smith, petit voyou sympathique et quota ethnique. Leur talent empêche de rester indifférent. Steve Buscemi joue un cynique qui lance des piques assassines au bon moment.

     La négociation avec les policiers ne donne rien, le héros du film, Ben Stiller, vient de réussir à s’échapper du wagon avec les têtes d’affiche du film, ne restent plus que les seconds rôles ou les vedettes moins “chères”.

    Plan en plongée (d’un hélicoptère) sur le train arrêté :

     medium_nouv1bis.2.jpgLa plupart des terroristes sont arrêtés, le film paraît se terminer mais il manque l’obligatoire deuxième fin. Un des otages se révèle être un terroriste, qui prend une grenade dans son sac, la dégoupille et la fait rouler sur le sol du wagon qui explose.

     Fin, tragique pour les seconds rôles et les figurants. Je m’aperçois que je trouve le film beaucoup moins bon à cette deuxième vision, beaucoup trop conventionnel. Devant le cinéma, moi qui suis le cinéphile en titre de notre groupe d’amis, on me demande mon avis :

    –C’était pas mal non ?
    –C’est très commercial. C’est plus un spectacle de fête foraine qu’une œuvre d’auteur. Un peu con aussi ? Non ?
    –C’est fait pour que l’on passe un bon moment entre amis, c’est tout.

     Nous nous séparons après avoir bu ensemble un verre dans un café du boulevard Saint–Michel. Des bourrasques de vent font ployer les arbres. Il n’y a plus personne devant la fontaine. Le métro est quasiment désert, ce sont de vieux wagons avec des sièges recouverts de formica.

     Je suis de nouveau dans le wagon du film, juste avant qu’il n’explose, lorsque la grenade roule de nouveau sur le sol, les expressions de terreur des passagers me semblent d’une vérité incroyable. La grenade éclate à mes pieds, arrachant mes jambes, réduisant mon corps en bouillie mais je ne sens rien.

     Je me réveille en sursaut à “Porte d’Orléans”, le train est arrêté toutes portes ouvertes. Je me prends la tête entre les mains pour réfléchir à mon rêve si réaliste. Ce n’est qu’un rêve, ce n’est qu’un film.
     Je vais le revoir une troisième fois seul, l’ouvreuse m’a regardé étrangement, c’est sûrement ma nervosité. Quand les terroristes fourbissent leurs armes, je me lève de mon siège, je tends les bras comme pour prévenir l’homme qui est assis en face de moi, mes mains ne rencontrant bien sûr que le vide. Je ferme les yeux comme un enfant lorsque un des personnages décharge sa mitrailleuse.

     J’ai peur. C’est la maison hantée de la fête foraine d’un très mauvais souvenir d’enfance. La peur ne va pas finir.

     La jeune musicienne et le jeune homme sympathique, le petit voyou, le quadragénaire irascible et le type cynique s’enfuient par la porte derrière du wagon derrière nous.

    Insert sur la main posée sur la poignée :

     La grenade roule jusqu’à mes pieds, je la regarde avec effroi, je mets mes bras devant mons visage pour me protéger. Elle explose. Le générique de fin défile sous mes yeux, ce n’est qu’un film. Je reste prostré quelques secondes. j’enlève ensuite lentement le casque vidéo. J’entends les pas précipités d’une ouvreuse :

    medium_nouv2.jpg–Monsieur, vous allez bien ?

     Elle m’explique que je n’ai pas cessé de sursauter, trembler des tout mes membres, me raidir de toute la séance. Elle me conduit dans un petit bureau oû le directeur de la salle m’explique poliment que je ne dois pas revenir voir un film dans cette salle :

    –De plus vous devriez vous faire soigner, souligne-t-il avec ironie.

     Sur cette dernière phrase, il me conduit à la porte. Je vais boire un café dans un des bars du quartier. Le film me semblait presque réel. Ce n’est pourtant qu’une sorte de machinerie suisse.

     Un sans–abri est étendu inanimé devant les baies vitrées. Il ouvre pourtant les yeux et me regarde d’un regard sans vie. Il grimace un sourire et tends la main, je détourne les yeux.

     Je sors en évitant son regard, je voudrais qu’il me reproche mon indifférence. Je suis indifférent au réel. Peut–être est–ce la raison pour laquelle j’aime tant le cinéma ? Un échappatoire narcissique dirait un étudiant en psychologie.

     Ce film m’obsède, je pense aux visages terrorisés des passagers restés à bord, au visage de la jeune musicienne. Je pense au cri d’une jeune femme, au wagon qui explose. Ce n’est pourtant qu’un film. Des chairs déchiquetées. Ce n’est qu’un film. Des corps en sang. Ce n’est qu’un film !

     Je décide d’aller le revoir dans une petite salle proche du quai de Javel. Il n’y a pas encore de casques vidéos, seulement “l’ancienne” manière. Je pourrais ainsi identifier les causes de mon angoisse.

     Il y a encore un guichet de bois vitré, et les portes battantes ont des vitres noires rondes comme un hublot de transatlantique. Le film me paraît beaucoup moins impressionnant, voire presque ennuyeux comme il m’était apparu la deuxième fois. C’est un bon divertissement.

     Je sors plus calme du cinéma, rassénèré.

     La maison commence par deux portes de bois barrées par un écriteau “No trespassing”, le chariot traverse un rideau de longs filaments gluants qui m’affole. Je hurle mais personne ne m’entend. Un squelette ricanant et gesticulant surgit sur ma droite. Un gorille aux dents énormes ouvre une gueule terrifiante. Le chariot s’arrête. Je voudrais fermer les yeux, ne plus regarder. La lumière s’éteint. Un fantôme vient de s’asseoir à l’arrière du chariot. Il pose sa main sur mon épaule. La lumière revient, le fantôme a disparu. Avant que de retrouver la rassurante lumière du jour, la mort elle–même me frôle de sa faux.

    –Tu n’as pas eu trop peur ? me demandent mes parents.

     Ce n’est sûrement que çà le cinéma, un train fantôme amélioré qui sert à se confronter contre ses peurs, ses émotions, ses angoisses, qui sert aussi à Hitchcock à étaler sur grand–écran des fantasmes morbides, à les montrer au grand jour, pour peut–être retrouver ce jour oû son père l’avait laissé dans la cellule du commissariat de son quartier à l’âge de quatre ans, qui sert à Kubrick à faire part de son pessimisme presque total concernant l’espèce humaine.

     Je voudrais surmonter ma peur, vaincre mon angoisse, je décide d’aller revoir le film.

     Je place le casque vidéo avec lenteur sur mon crâne. Des publicités défilent sous mes yeux, toutes plus vides les unes que les autres, la mention “en vente dans cette salle” apparaît à la fin de toutes celles concernant de la nourriture, glace qui rend la langue bleue, pralines, eskimos qui acquièrent grâce à la publicité un haut pouvoir érogène. Des cônes turgescents ...

     Puis les bandes–annonces et ...

    Générique

    Scène 1 – plan 1 : le restaurant de la gare

     Je suis devant la table de la jeune musicienne et de son petit ami, yuppie, prétentieux et vain. Ils finissent par se disputer, elle lui jette son verre de jus d’orange à la figure et se lève de sa chaise qui bascule. Le fiancé reste hébété un petit moment et finit par s’essuyer le visage, puis il fait quelque chose d’impensable : il se tourne vers moi en s’excusant :

    –Veuillez me pardonner, elle est complètement folle !

    –Ce n’est rien, lui réponds–je instinctivement sans réaliser ce qui m’arrive.

     Il rajuste sa cravate et chausse des lunettes qui le vieillisse. Il s’apprête à se lever quand je lui demande :

    –Mais, vous n’êtes pas réel. Vous n’êtes que le personnage d’un film.

     Il me regarde, interloqué, puis sourit :

    –Ah ! J’aimerais bien, je voudrais bien que ce ne soit pas réel.

     Puis, ironique :

    –Vous allez bien, mon vieux ? Un conseil, Arrêtez la dope.

     Il a vraiment des expressions stéréotypées, me dis–je.

     Il s’en va alors en remuant la tête, “un cinglé!” doit–il se dire. Il passe les portes de la gare et disparaît dans ce qui se trouve être un léger brouillard.

     Je porte les mains vers mes tempes là oû devrait se tenir les écouteurs du casque, il n’y a rien. Je prends la chaise en fer du buffet de la gare, quelle gare d’aileurs ? Je lève les yeux vers le panneau indicateur des horaires, Lille. L’action est sensée se dérouler dans l’Eurostar.

     Tout le personnel de la gare ressemble à des caricatures de français moyens en béret basque, petits et rondouillards. Les femmes sont toutes jeunes et jolies, et toutes habillées de tailleurs–mini–jupe. Les hommes sortent tous d’un magazine de mode. Les vendeurs de journaux sont l’archétype des petits voyoux à présent rangés qui ont gardé leur gouaille.

    –Les voyageurs pour Londres ! Le train 2564 à destination de Londres va partir dans cinq minutes !

     Il y a un billet de train pour cette destination sur ma table. Je le mets dans ma poche et, sans trop réfléchir, me dirige vers le train.

     Je montre mon billet composté au contrôleur du train qui a une grosse moustache et une montre à gousset. Il a un bon sourire de grand–père de livre d’images et une tête à faire de la publicité pour des outils de jardinage. Je suis dans le wagon derrière celui dans lequel va se concentrer l’action du film. Il n’y a peu de monde. Je passe devant la jeune musicienne, le jeune homme un peu rebelle, le petit voyou noir. La jeune fille me regarde avec méfiance. Je grimace un sourire maladroit.

     Je me rappelle soudain les terroristes, la bombe à retardement, les otages. Le train roule lentement hors de la gare, puis prends de la vitesse. Je décide d’aller voir le contrôleur qui ne me croit pas :

    –C’est rocambolesque, mon ami. Retournez vous asseoir.

     On entend des cris, des coups de feu, une mitrailleuse. Un sifflement suraigu déchire l’air et le train stoppe brutalement, je tombe contre la paroi de la cabine du contrôleur qui lui est projeté à terre, sa montre–oignon se brise.

    Plongée vue d’avion sur le train en rase campagne (plan pris de la caméra portée à l’épaule - hélicoptère)

     Je me réveille dans le réduit du contrôleur qui est encore inconscient. J’entends les terroristes hurler leurs ordres, les hélicoptères de la police. Encore une fois, je porte les mains à mes tempes pour y chercher le casque vidéo mais il n’y a que le vide. Je repense aux visages terrifiés des enfants, à la jeune femme qui tentait de sauver son petit garçon. Je ne crains rien dans cette petite cabine. Je pourrais pourtant les sauver.

     La porte est difficile à ouvrir du fait du corps du contrôleur qui la bloque, j’ai du sang sur les mains. On ne peut pas me voir de l’autre wagon, les vitres des portes sont teintées. Une petite fille les entrouve et ouvre de grand yeux étonnés. Je mets mon index sur la bouche, elle ne dit rien mais suit tout mes mouvements. J’arrive devant la porte du wagon. J’appuie sur le bouton qui commande l’ouverture. Rien ne se passe. J’appuie une seconde fois en obligeant mes nerfs à ne pas me trahir. La porte s’ouvre lentement quand j’entends le claquement d’une mitraillette que l’on arme derrière moi.

    –Retourne toi.

     Je pose mes mains sur ma nuque et me retourne. L’homme semble ébahi :

    –Mais c’est toi ? Qu’est–ce que tu faisais ? Baisse les mains. Pourquoi as–tu ouvert cette porte ? Et sans armes. On prévoira çà plus tard.

     Je regarde mon reflet dans la vitre de la porte du compartiment. Je suis un des terroristes. L’autre me tend une clef :

    –C’est la clé de ta valise, tu sais ce qu’il y a dedans. On va s’en servir.

     Il n’y a qu’une seul valise à s’ouvrir avec une clé. Je suis en train de me demander si je mourrai si je suis toujours là quand la grenade explosera quand mon “complice” sort la bombe à retardement qui a l’air très simple, un fil bleu, un fil rouge, une horloge électonique. Il faut que le spectateur pense qu’il pourrait la désamorcer aussi.

    Gros plan sur l’horloge commençant à décompter les secondes

     Je touche la bosse que j’ai au front, elle est toujours douloureuse. “Ce n’est qu’un film !” me répète ma raison. “C’est tout à fait réel ! ” me hurle le petit garçon terrifié qui est en moi.

     Je reste sur la plate–forme devant les portes du deuxième wagon, une arme à la main confié par Alexandrov. J’entends des cris, des coups de feu, plusieurs des otages se sont échappés.

     Plusieurs balles me frôlent, brisant les vitres de mon réduit, je me plaque contre la paroi du compartiment à bagages, je vois mes “complices” courir dans ma direction vers les munitions qui sont dans “ma” valise. J’agrippe la poignée et la tire vers moi. Elle s’ouvre. Son contenu tombe à terre. Une grenade, dégoupillée, roule sur la moquette du wagon. Tous, y compris les terroristes ont les yeux exorbités par la peur.

     Elle explose dans un éclair blanc. Un éclat m’atteint au front...

     ... Je ne ressens plus rien, je ne vois ni n’entend quelque chose. J’étends la main qui ne rencontre aucun objet tangible ...

     ...Sans transition, je me retrouve assis au buffet de la gare. La jeune musicienne vient de jeter son verre de jus d’orange à la tête de son petit ami.

    –Veuillez m’excuser. Elle est complètement folle ! me lance le personnage de l’amoureux éconduit.

     “Ce n’est qu’un film ! Rien qu’un film !..”

    Cut

  • Fragments de la vie amoureuse et autres divagations de Victor Lherbinier

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    medium_montmartre.jpgParis au mois d’août. Les mois passent mais la routine ne revient pas.

    J’en étais à mon quatrième verre d’alcool, saoulerie un peu rustique pensais-je, je vidai consciensement une bouteille de “Grant” douze ans d’âge, quand je me remémorai pour la vingtième fois, au moins, ma dernière rencontre avec Élodie.

    Elle avait dit ce qu’elle pouvait et menti au moins trois fois. Pourquoi aussi avait-elle cette attitude sur la défensive, prête à bondir toutes griffes dehors comme un chat. Je n’aurais sur le dire.

    Elle était très nerveuse et rougissante, çà ne cadrait pas avec la scène. Quelle scène ?

    Quelqu’un de bien dans sa tête, de détendu, en accord avec soi-même n’aurait pas eu cette attitude. Elle venait me dire au revoir.

    Il y a des gens que l’amour effraie. Pourquoi l’amour, encore une fois, je ne saurais répondre définitivement. De même j’avais peur.

    medium_montmartre2.jpgPourquoi n’est-ce jamais la haine et le repli sur soi qui font peur. Là est l’éternelle question. Je suis sûr qu’elle aurait préférée que je la déteste. Mais cela m’est impossible car j’étais prêt à l’aimer vraiment.

    Soudain, l’ivresse s’apaise et semble passer. J’aurais tant voulu la tenir dans mes bras, faire l’amour avec elle encore.

    C’est une sorte d’égoïsme qui a une valeur, celui qui a une signification, un geste d’amour au milieu d’un flot de haines et de cruautés, d’esprits obtus et de violences. Pour refuser cette fallacieuse fatalité du mal.

    C’est une manière de consoler la petite fille yougoslave dont le regard m’a tellement frappé, victime de la bêtise de ses aînés .

    Il se peut que j’ai seulement trop bu et que tout cela ne soit qu’une vision d’ivrogne, l’alcool n’est qu’un désinhibiteur mais je m’aperçois qu’il met en lumière la force en moi, cette force puisée là-bas.

    “Je n’aime que toi”. Combien d’hommes avant moi ont prononcé cette phrase ? Je ne suis pas le premier.
    Je me refuse à ne pas faire preuve d’espérance, ce qui est complètement “out” de nos jours. L’espérance est très mal vue dans notre société, elle est ringarde.

    C’est le cynisme qui prédomine, l’affreux cynisme, rejeter ce qui est beau et bien dans la conscience de tout un chacun. Ne penser qu’à sa propre survie.

     Railler les idéaux sous prétexte que la réalité les contredit sans cesse, et pourquoi donc ? Railler ce qui élève.

    Mais que devient-on lorsqu’on se retrouve seul à seul avec soi-même sans hauteur ?

    Il me serait plus facile d’être comme le consul d’ “Au-dessous du Volcan” de Malcolm Lowry, ce pauvre Geoffrey, amoureux éperdu qui a d’ésotériques visions pour justifier ses sentiments. Je n’ai aucune vision, rien d’ésotérique, juste la réalité. Aimer est une réalité. Vivre au présent en est une autre.

    Inutile de jouer la lucidité, l’alcool ne change rien à mon errance. Il est un peu grotesque que cela se termine comme cela, par une ivresse en fraude..

    Et après ?

    Je voudrais possèder une baguette magique ou une machine à voyager dans le temps, celle d’H.G Wells, retrouver les Elohim et les Morlocks, redonner un sens à un monde, au monde.
    Je me sentirais prêt à l’aimer, à la connaître, la découvrir comme une terre vierge. Je suis moi-même une terre vierge après ces deux ans à Jérusalem.

    Le jour se lève enfin sur mon cœur.

    Le seul sens que je puisse donner au monde ce n’est pas combattre pour une idéologie, une religion ou un maître, c’est l’aimer elle.

    medium_montmartre3.jpgJe marche vite, mes pas se forment presque tout seuls, mais je n’ai pas envie d’y être si rapidement, elle ne sait même pas que je viens, elle va peut–être me rejeter, ou que sais–je encore et si je tombais sur une fête qu’elle a organisée :

    – C’est toi ? Qu’est–ce que tu fais là ? Je ne t’attendais pas, je vais te présenter à mon fiancé.

    Mais je sais que çà n’arrivera pas, j’en ai tellement peur cependant. Les autres me bousculent, les gens sont pressés de rentrer chez eux, une petite pluie fine commence à tomber, les lettres lumineuses rouges sur l’immeuble à l’angle de la rue qui va vers la Madeleine n’indiquent que trois degrés au dessus de zéro.

    Je frissonne un peu, il fait froid.

    Il n’est tôt mais je veux arriver rapidement pour ne pas ruminer mon anxiété.

    Les choses n’auraient pas eu l’air de changer s’il n’y avait eu de petites signes imperceptibles pour montrer que nous sommes maintenant en Union européenne, que la France connaît à plein les joies de la mondialisation et de l’ultralibéralisme.

    Il y a deux nouveaux “Mac–do” en face du “Printemps”. Il y a un grand miroir, j’y vois la rue et son grouillement. Un car de touristes s’est arrêté à côté. Ils dépensent leur argent fiévreusement en babioles “du gai Paris”.

    Il y a déjà les vitrines de Noël, les enfants ne se pressent plus devant. Ils ont déjà vu “à la télé”.

    Les bus passent et repassent comme des fantômes, je vois les gens  debout essayant de lire leur journal tout en essuyant les cahots du véhicule. J’aperçois la grande horloge de Saint–Lazare et les travaux du nouveau métro.

    Je m’engouffre en dessous de la grande enseigne “nouille” et court presque dans le couloir couvert de mosaïques blanches comme ceux d’une pissotière. Je descend vers l’Hadès de la routine.

    La grande rotonde du métro est noire de monde, je me faufile quand même jusqu’à un tourniquet, tout ces gens considèreraient sans doute ma hâte comme bien futile. Les visages sont fatigués, pas seulement par la journée, les néons du plafond en accentuent la pâleur. Si peu de vie .

    Je paye mon billet en “euros”, je n’ai même plus l’impression de retrouver mon pays. Il y a de plus en plus de publicités en anglais, les affichistes ne s’embêtent même plus à laisser les légendes en français.
    Paris n’est plus qu’un club de vacances pour touristes, touristes nantis, cela va sans dire. Il y a de plus en plus de mendiants, ils se rassemblent devant Condorcet autour d’un brasero, il y en a bien une trentaine.

    Je déteste S.D.F, sans domicile fixe, superbe hypocrisie, on banalise sous un sigle abscons pour ne pas voir la pauvreté.

    Il fait de plus en plus froid.

    Je me demande pourquoi je suis toujours d’une telle angoisse lorsque je tombe amoureux, je crains toujours le point de rupture, il y a des fois oû je préfère fuir au lieu d’imposer, je croyais pouvoir toujours me préserver mais là.

    Il ne se passait pas une seule minute oû je n’entende pas son rire, oû je ne vois pas son regard, son corps.

    Une rame s’avance dans la station, c’est ma direction mais je ne veux pas encore monter dedans.Je vais m’asseoir sur un des bancs en plastique vert, en face de moi, une jeune femme blonde vante les mérites d’un beurre quelconque. Elle ne me semble pas aussi belle.

    La beauté est dans l’œil. D’autres lui trouveraient un physique commun.

    Elle est nue derrière le rideau d’un champ de blé artistiquement disposé. Le beurre est jaune à souhait. Elle a les cheveux bouclés et des taches de son sur le visage.

    Illusion du naturel.

    Frelaté. Tout est faux.

    Rentrant de mon travail, je suis perdue dans la foule, un visage sans expression parmi d’autres. Quand j’entends cette chanson de qui lui plaisait tant. Nous l’entendions à chaque fois qu’il me raccompagnait. Je m’arrête brutalement, les gens qui me bousculent m’empêchent d’écouter vraiment.

    Je crois le voir devant moi. Mais ce n’est pas lui.

    En face, il y a aussi un des musiciens “souterrains” qui joue la “chanson de Prévert”. Il la jouait souvent quand je l’accompagnais chez elle. C’est notre “hymne national”

    Le métro s’arrête plus longtemps “Place de Clichy” pour laisser les étourdis changer de direction, ceux qui vont vers Asnières–Genevilliers. Les stations défilent sous mes yeux, Saint–Denis Porte de Paris, le Stade de France et la Basilique.

    En sortant du métro, je vais saluer la Basilique. Il est amusant de constater qu’une mairie communiste protège du mieux qu’elle le peut une basilique d’ancienne obédience royale.

    J’aime bien m’y arrêter pour prier ou non.

    Je rêve d’une morale aristocratique. “Guelfes avec les Gibelins, Gibelins aves les Guelfes” : c’est de Montaigne.

    Elle habite tout près, je ralentis progressivement mes pas, et si je me trompais, et si ce n’était pas çà ma vie ...

    Peut–être que toutes mes hésitations et mes lâchetés étaient des indications de bifurcations dans ma vie.Nous rentrerons un jour dans le rang si nous nous marions, devenant un jeune couple tiède de plus, de ces tièdes qui ont l’air de faire beaucoup mais ne le vivent pas ou qui le font par caractèrisation sociale.

    La mère est souvent enceinte ou entourée de beaucoup d’enfants, ce qui est très beau, mais ils ont les moyens, les enfants sont habillés en “Cyrillus”. Les grandes familles que l’on nous donne en exemple sont toujours très fréquentables.

    Jamais de pauvres. Les familles nombreuses chez les pauvres n’ont aucun intérêt. Elles ne renvoient pas un miroir flatteur.

    La maman s’occupe du cathéchisme, le père la soutient dans ces activités mais est beaucoup plus en retrait, d’ailleurs ce n’est pas la seule activité, elle fait aussi de la peinture sur soie, la cuisine pour les réunions scoutes de ses enfants, ils vivent en célibataires.

    lls sont toujours pour l’Europe et Philippe de Villiers, pour la solidarité et pour leur enrichissement personnel.Ils n’ont qu’une connaissance superficielle de leur culture, ils n’ont pas d’identité comme la plupart des autres personnes. Ils vivent leur foi par procuration.

    On m’objectera que je suis un de ces atrabilaires, un de ces hargneux mais comment préserve–t–il leur amour du début ? Leur relation finit pas ressembler à un contrat de bonne entente. Je voudrais tant que l’amour soit aussi fort au début et à la fin.
    Je nous verrais partir comme deux amoureux romantiques, mais je n’aime pas les robes diaphanes et les chemises à jabot et je n’aime pas courir dans un champ de blé.

    Correction, retour en arrière, comme deux amoureux, largement suffisant.

    Nous redescendîmes lentement de “la Butte” vers la place de Clichy, un peu ivres mais de la meilleure ivresse, celle d’un Bourgogne. Nous passâmes devant la statue de Marcel Aymé en “Passe–Murailles”, devant le bateau–lavoir. Je lui pris le bras et elle se lova tout contre moi :

    – Je n’ai pas l’habitude.”dit–elle en marchant sur le rebord du trottoir comme un fil d’équilibriste.

    – Moi, non plus “aurais–je pu lui répondre .

    Je la trouvai tellement belle. Correspondant tellement à un idéal féminin comme les “dames en noir”, Barbara, Gréco, que j’aimais tant. Présence, un rien de perversité et l’innocence.

    Tous les quartiers parisiens me rappellent Élodie et surtout le pied de la “Butte” Montmartre, Clichy, le cinéma Wepler, le café du même nom, un peu d’un vrai Paris non frelaté. Les salles d’art et d’essai cotoient les cinémas pornos. Les brasseries hors de prix, les restaurants arabes.

    Le chic et le bien élevé cotoient la canaille sans vergogne, les sex-shops tuberculeux, les boîtes à partouzes distinguées, les clochards, les petits bourgeois de toute sorte.
    Nous passâmes sept heures cet après–midi là à discuter au grand café de la place Clichy. Les serveurs n’osaient rien dire. Ils restaient tournés vers nous le dos vers l’agitation du dehors. Il n’y avait que nous dans le café, sur la banquette de cuir rouge comme un désir non-exprimé.

    Nos reflets se multipliaient à l’infini dans les miroirs sur les murs. Nous étions deux narcisses.

    Sans m’en apercevoir, je suis arrivé au bas de son escalier. J’ai l’impression d’avoir oublié tout les discours que je voulais prononcer.

    Je me sens grotesquement ridicule avec mon bouquet de roses rouges.

    La peur du ridicule. Çà peut tuer l’amour.

    Je monte, j’arrive devant sa porte à laquelle je sonne, il n’y a pas de lumières, je sonne encore une fois, il n’y a personne, je le savais bien !

    J’entends quelqu’un. C’est lui, je suis incapable de faire un pas, je me sens prise de panique. Il ne faut pourtant plus nous perdre.

    Je m’apprête à rebrousser chemin, ne me sentant guère le courage de revenir quand j’entends un bruit de pas. C’est elle.

    De mes bras, j’entoure sa taille, elle pleure, rit aux éclats et a l’air tellement étonnée :

    – Je croyais ne plus jamais te revoir, je pensais que tu ne reviendrais pas.

    Son sac tombe à terre, mes roses aussi .Nous nous permettons le plus agréable des égoïsmes, celui de nous aimer enfin. Je sens que je pourrais boire ses larmes.

    Le cliché n’est pas ridicule. Ce sont les amoureux eux-mêmes qui sont toujours un peu grotesques.

  • Une nouvelle romantique de Victor Lherbinier sans titre

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    medium_images.14.jpegJe l’aimai tellement, je l’aime encore. Je ne l’avais plus vue depuis cinq ans, j’avais des nouvelles de temps en temps. J’étais parti loin de Paris pour changer de vie, voir autre chose, oublier, être moi–même aussi, une croisade personnelle.

     Le téléphone sonne dans ma chambre, c’était hier soir, c’était il y a une éternité, l’ami qui est au bout du fil a du mal à parler :

    –Elle est morte, dit–il dans un souffle.
    –Non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible. Je n’ai même pas pu la revoir.

     Mon ami reste silencieux.

    –Comment cela a–t–il pu se passer ?
    –Un accident de voiture.

     Le monde s’écroule par pans entiers autour de moi. Le néant se referme.

    –Si tu veux parler, je suis là.

     La voix sortant du combiné est ténue. Je l’entend à peine.

    –Rappelle–moi si tu en besoin.
    –Je l’aimais tant, tu sais.
    –Ne reste pas seul cette nuit. Ne fais pas de bêtise.
    –Laisse–moi maintenant.

     Il raccroche. Je n’arrive pas à pleurer.
     Je suis comme une coquille vide, j’ai l’impression de ne plus rien ressentir. La nuit est tombée depuis longtemps. Je sors sous la lune blafarde en ville. Il n’y a plus âme qui vive dans les rues, seulement les chats qui fouillent les poubelles, se battent entre eux, font l’amour. L’un d’eux miaule en me suivant, il réclame des caresses. Il me remercie en ronronnant de plaisir. Je m’assied sur les marches d’une des églises de la ville, le chat sur mes genoux.

     Nous nous aimions mais nous n’avions pas su éviter nos égoïsmes, nos lâchetés, nos peurs. Progressivement, nous nous étions éloignés l’un de l’autre. Maintenant, il était trop tard, elle était morte.

     Je vois soudain de l’eau couler sur les pavés de la rue, un flot qui transforme la rue en rivière. Le chat a peur, je sens ses griffes rentrer dans mes jambes. Puis le flot se calme, l’eau continue à couler, lisse comme un miroir dans lequel se reflète le lampadaire au coin de la rue.

     Le chat considère avec méfiance ce nouvel état de la rue, il décide de rester sur les marches. J’entends un bruit de rames. Une barque apparaît en haut de la rue. J’entends aussi les halètements d’effort de l’homme qui manie les rames. Un fanal est accroché à la poupe de l’embarcation.

     L’homme qui est dans le bateau est habillé comme au XVIIème siècle. Il me fait penser à un veilleur de nuit de Shakespeare, il a l’air à moitié fou. Ses yeux roulent dans ses orbitres. Il marmonne quelque chose dans une barbe qui pousse de manière anarchique.

    –Vous voulez la retrouver ? me lance–t–il de manière brusque.
    –Retrouver qui ?
    –Mais, vous le savez bien voyons. Tu me prends peut–être pour un fou ou pire pour un idiot ? Je préfèrerais être fou, c’est plus facile, les fous comprennent mieux.
    –J’aimerais bien la retrouver mais c’est impossible.
    –En théorie, mais il y a des précédents.
    –Qui êtes–vous ?
    –Je suis Charon, un passeur, le passeur de ces rives, je ne suis plus sûr de mon nom, tu sais, je suis beaucoup plus vieux que tu ne le crois, tu ne peux pas t’imaginer mais je pense que c’est mon nom parce que c’est celui que tout le monde me donne. Je fais mon travail depuis une éternité.
    –Oû m’emmenez–vous ?
    –Pourquoi poses–tu toutes ces vaines questions ? Ce qui t’arrive n’arrive que très rarement.
    –Mais elle est morte, on ne peut pas la rejoindre, il n’y a qu’une seule manière, radicale, mais pas une barque.

     Il me regarde avec tristesse, il se penche vers moi :

    –Non, petit, ce n’est pas encore ton tour. Ne fais pas çà, ta vie ne t’appartient pas, pense à ceux qui t’aiment.

     Je sens les effluves de son haleine putride sur mon visage. Il sourit, d’une bouche édentée, avec un clin d’œil :

    –Je sais comment y aller, tu vois. Et puis de toutes façons, tu n’as plus nul endroit oû aller.

     Il me prend par le bras et me fait monter dans la barque. Il se remet à ramer. Nous remontons les rues désertes, il y a encore des chats sur les marches des porches des maisons, des oiseaux sur les fils électriques pendant entre les immeubles. Un enfant pleure quelque part. Nous sortons des remparts de la vieille ville, la barque se dirige vers la vallée de la Géhenne. La rivière se fait torrent, et nous précipite vers une ouverture creusée dans une tombe dans laquelle les flots s’engouffrent.

     Les ténèbres s’épaississent. La barque touche quelque chose de dur avec un bruit mat. Le passeur prend le fanal à l’arrière de la barque.

    –Nous sommes arrivés, n’aie pas peur, tu ne restes pas, enfin je l’espère pour toi. Tu ne restes pas encore je crois. Mais tu reviendras plus tard, un peu plus tard.

     Il repart en arrière, il rit tout seul. Il s’esclaffe de ce qu’il vient de me dire.

     Des milliers de téléviseurs empilés les uns sur les autres, de toutes tailles et de toutes sortes forment une énorme pyramide grossière dont je ne vois pas le sommet sur la rive oû nous avons abouti. Je sens une main légère sur mon épaule. C’est elle. Elle sourit gentiment. Je la serre contre moi.

    –Je suis venu te chercher. Tu ne peux pas me laisser. Je t’aime tellement.

     Les téléviseurs s’allument alors tous en même temps. Je me sens éperdu d’amour. Nous sommes enfin réunis.

    –Tu m’aimes ? dit–elle.

     Elle a un visage tellement triste. Elle me montre l’un des écrans ...

     Le jeune arabe refuse de montrer sa carte d’identité au flic militaire qui joue, comme négligemment, avec la longue matraque qu’il a au côté droit :
    –Je crois qu’il nous ment, dit–il avec gourmandise à son collègue.
    –Tu crois ?
    –C’est un sale arabe, un menteur quoi.
    –Oui, un menteur. Il va falloir être ferme.

     Le jeune type s’énerve, il a peur aussi :

    –Bon ? Vous me laissez passer, mon patron m’attend pour le travail.

     Les deux flics spéciaux en béret vert en souriraient presque, il vient juste de dire ce qu’ils attendaient. Le premier lève sa matraque et frappe sur la tempe, comme avec une batte de base–ball. Du sang jaillit. Sur le crâne, le bois de la matraque fait un bruit de pastèque trop mûre qui éclate.

     Dans la rue, les gens commencent à ramasser des pierres, les deux militaires ont le doigt sur la gâchette de leur M–16. Des hommes avec un bout de pavé à la main hésitent. On entend les sirènes d’autres voitures, les renforts qui arrivent, la cavalerie somme toute. Les deux flics emportent le jeune qu’ils ont frappé en le traînant jusqu’à un des véhicules. Il perd une des tennis qu’il a aux pieds.

    Porte des Lions, Jérusalem, Juin 1999.

     L’écran s’éteint. Elle se tourne vers moi :

    –Tu sais, le jeune palestinien qu’ils ont frappé en aurait fait de même s’il avait été de l’autre côté. Il les hait aussi.

     Je reste silencieux. Elle me regarde un peu avec pitié. Elle porte une étrange écharpe rouge autour du cou, d’un rouge transparent comme celle du pauvre disciple de Wang–Fô. Je la prends dans mes mains, le tissu en est d’une finesse incomparable.
    –Pourquoi as–tu cette écharpe ?

     Elle ne répond pas, les téléviseurs montrent tous son image, puis seulement sa bouche.

    –J’ai autre chose à te montrer si tu le souhaites, disent les lèvres sur les milliers d’écrans.

     L’image montre une plage paradisiaque. Le soleil éclaire encore la baie. Les bateaux et les jonques font encore plus “carte postale”, le spectacle est superbe. Mais ce ne sont pas les bateaux qui intéressent les trois hommes dans le taxi mercédès qui file au cœur de la ville alors que la nuit descend. Ce sont des bars un peu “spéciaux” pour “amateurs”...

    –Pas plus de quinze ans chacune, leur a dit le chauffeur qui touche une commission sur chaque client. Il a un grand sourire qu’il étire à loisir. Il faut bien survivre, il ne se sent pas du tout coupable.

     Ce sont deux hommes d’affaires américains et un français. Ils ont tous les trois un début d’érection. L’un d’eux se sent un peu mal à l’aise. Les gamines qu’ils vont baiser ont l’âge de ses filles. Mais, se dit–il, il fait une bonne action, elles peuvent manger grâce à lui.

     Le bar est recouvert de glaces, les adolescentes s’agitent sur un podium, certaines sont nues, la plupart ont un maillot de bain qui ne cache pas grand–chose. Bien sûr, des néons de différentes couleurs clignotent un peu partout.

     Bientôt, les trois hommes sont assaillis par une nuée de jeunes filles. Ils boivent beaucoup. Ils font l’amour, ils font comme si. Une des nymphettes les jambes écartées au dessus d’un des types qui la besogne péniblement, continue à sourire mais son regard est vide. Elle pense à son village, à ses parents qui l’ont vendue. Elle les hait. Elle hait ce type entre ses cuisses.

    Bangkok, Centre–ville, Juin 1999.

     Il ne reste que la date sur l’écran qui scintille. Je m’assois par terre. Elle se penche vers moi, me met doucement la main sur l’épaule :

    –La haine présente partout, la bêtise, la cruauté faite aux plus petits, aux plus faibles, l’hypocrisie, la violence pour rien. Voilà ce qui est le lot commun des hommes.
    –Mais il y a l’Amour, qui sauve tout cela, qui sauve les gens.

     Encore une fois, elle me sourit gentiment, avec compassion :

    –Oui, il y a l’Amour, le pauvre Amour. Des petites filles humiliées et blessées. Le pur Amour.

     Tous les écrans montrent de la “neige”, puis se rallument sur une rue de Paris. Des passants marchent devant une église. Deux mendiants sont devant à quêter, à demander quelques pièces. Les gens passent indifférents. Il y en a un troisième étendu de tout son long, inconscient, un bras semble montrer l’entrée de l’église, il est en train de mourir. Les gens continuent de passer, ne regardant pas, ne s’arrêtant pas, ceux qui regardent ont un air de dégoût, pourtant c’est un homme, un être humain, qui meurt sous leurs yeux.

     A l’entrée de l’église, il y a une cage de verre, il y a une dame d’un certain âge, elle a une couronne de cheveux blancs et de fines lunettes qui lui donnent un air de bonne grand–mère, un bon sourire et une petite croix en bois autour du cou. Un monsieur qui est entré dicute avec elle avec animation et lui montre le corps étendu devant l’entrée. La dame se lève et regarde, elle a l’air effrayée. Elle décroche le téléphone.

     Des policiers arrivent. L’un d’eux prend les bras de l’homme étendu, l’autre les jambes, ils le mettent dans la fourgonnette de police à même le plancher. Ils n’ont pas une parole de réconfort, pas un mot de simple compassion. Ils vont ensuite vers les deux autres mendiants qui ont commencé à rassembler leurs affaires :

    –Allez, ouste, vous faîtes peur à la dame et aux gens qui viennent ici, vous puez de trop en plus.

     Les deux malheureux ne protestent pas, ils comprennent, ils sont en dehors maintenant. Ils voudraient bien revenir au sein du monde des “gens normaux” mais ne le peuvent plus. Ils s’en vont plus loin là oû ils n’encombrent pas le regard des gens.

     Puis l’image passe sans transition aux mêmes rues la nuit. Un homme dort au–dessus d’une bouche de chaleur du métro. Il n’y a plus personne qui passe. D’autres personnes sont étendues sur des cartons dans devant des halls d’immeubles – fermés– sous des porches de maison.

     Elle continue à regarder en me disant :

    –Tu vois, tout le monde s’en fiche, ou presque. Pourtant, ce n’est pas difficile à résoudre. Il suffirait de peu de choses que personne n’est prêt à faire.
    –Pourquoi me montres–tu tout çà ?

     Elle ne répond pas et me dit :

    –Tu te souviens de çà : “Je suis dans chacun de ces petits...”.C’est dans l’Évangile, non ?
     L’image change encore. Une petite place, la sortie du métro. Décembre. C’est moi devant les bancs de la place des Abbesses à Montmartre. Je me rappelle, il n’y avait plus de feuilles aux arbres, il faisait froid, mais le soleil était un soleil d’été.

    –Tu m’as attendu longtemps.

     Nous montons tout les deux vers le sommet de la butte. Elle est encore plus jolie que dans mon souvenir. Je me souviens tellement bien de ce jour lumineux.

    –Tu croyais m’aimer. C’était seulement le désir. Je t’aimais et tu ne le savais pas.

     Sur l’image, c’est toujours moi à Montmartre mais seul.

    –Tu es revenu souvent après. Pour me retrouver, pour retrouver un fantôme. C’est toujours quand il est trop tard que l’on apprécie ce que l’on a perdu. Irrémédiablement. L’Amour. Personne ne s’est jamais demandé combien aimer quelqu’un peut faire oublier tout le reste, toute la haine, tout l’égoïsme, toutes les blessures infligées aux petits. Les totalitarismes, de toute sorte, détestent les amoureux. Qui s’en soucie? Tout le monde l’oublie.

     Je me relève, je la prend dans mes bras, je pleure mais il est trop tard.

    –Non, ce n’est pas irrémédiable, tu peux revenir avec moi. Je t’aime, je t’ai toujours aimé, dés le premier regard.

     Elle sourit du même sourire un peu triste qu’elle a depuis le début et m’embrasse. Je pleurs de bonheur, du bonheur d’être avec elle, de l’embrasser en la serrant dans mes bras, du bonheur enfui. Je voudrais que ce baiser dure éternellement. Mais tout s’évanouit sous mes yeux.

     Je me retrouve devant mon bureau, le téléphone à la main. Mon ami vient de raccrocher. Elle est morte. Je pleure amèrement mon Amour perdu, la douleur me semble infinie.

     Je voudrais la rejoindre.

     Pourquoi est–il toujours trop tard lorsque l’on pleure ce que l’on a perdu ? Pourquoi faut–il toujours l’absence pour se rendre compte de ses sentiments ?

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