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Le Paris des déglingués

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S'il y a le Paris « bobo » et festiviste, le Paris-musée des touristes, celui des nantis, des très riches, il existe également le Paris des déglingués, une ville tentaculaire et « souterraine ». Ce sont des « invisibles » ou presque, des naufragés de l'existence, personne ou presque ne veut les voir. Ils n'intéressent pas grand-monde. Ce ne sont pas seulement des pauvres gens, ce ne sont pas seulement les « invisibles », les sans-abri, les clochards. Ils leur arrivent de manger à leur faim et d'être déglingué, cassé. Car parfois ils ont juste perdu l'esprit, l'aliénation a pris le dessus sur tout le reste. Ils sombrent, ils le savent, mais ils sombrent.

 

Ils aimeraient bien que quelqu'un s'arrête et les écoute, prenne le temps de leur accorder un peu d'attention mais malheureusement ils ne savent plus comment l'on s'y prend pour discuter avec un autre être humain. Ils ont oublié. La lubie qui les obsède, leurs compulsions reviennent vite à l'assaut lors de leurs moments de lucidité sur eux-mêmes. Et celle-ci les rend tristes alors ils l'évitent le plus posssible.

 

Je ne sais pas si ailleurs en France il y en a plus ou moins, si ce Paris des êtres abîmés est un privilège de la capitale, il n'y a hélas pas de statistiques. Je le pense car dans la « ville-Lumière », l'éclat des lampadaires est finalement le meilleur moyen de se cacher des ragots des « braves » gens, de leurs jugements péremptoires, de leurs commérages, de leur indifférence plus ou moins bienveillante envers les pauvres gens. Dans Paris, la personne seule ou abandonnée est plus anonyme. Elle a moins à subir les regards réprobateurs des passants, les réflexions moralisatrices des bonnes dames et des personnes honorables ou croyant l'être.

 

Je pense particulièrement à cette dame d'un âge indéfinie, bien habillée pourtant, s'installant à côté des gens attendant le bus. Elle s'asseoit à côté d'eux et allumant une cigarette qui toujours s'éteint, elle leur demande un peu d'argent pour aller prendre un verre car elle a envie de pleurer, explique-t-elle, elle ne sait pas très bien pourquoi. L'un fait semblant de s'abstraire profondément dans la lecture du journal, l'autre se penche un peu plus vers son smartphone en rougissant, la troisième l'écoute un peu puis détourne la tête, une gamine les écouteurs aux oreilles lui envoie un regard furibond....

 

Le bus arrive, ils se lèvent, montent dedans, la pauvre dame s'allonge sur le banc en plastique de l'abribus, elle renifle comme si elle allait pleurer, tout le monde ou presque s'en fout...

 

Il y a aussi cet homme à la gare saint Lazare qui erre toute la journée, fouillant vaguement les poubelles, s'arrêtant plus longuement au-dessus de l'une ou l'autre, l'air fasciné par les papiers qu'il ressort des sacs plastiques jaunes. En imperméable, ne portant en dessous qu'une chemise largement ouverte et un caleçon à l'élastique un peu distendu, il n'arrête pas de farfouiller partout. Il est très calme, très gentil. Il ne proteste jamais quand l'un ou l'autre voyageur l'apostrophe violemment. Il n'y a guère que les plus précaires, les plus « petites » gens pour l'un lui mettre la main sur l'épaule et lui parler, l'autre lui offrir un café. Les autres sont beaucoup trop pressés. Ils ont à faire.

 

Je me rappelle aussi de ce monsieur bien mis pourtant attendant son tour devant des toilettes publiques, ces horribles « sanisettes » « Decaux » maintenant soucieuses de développement durable. On peut en effet choisir le débit de la chasse d'eau. Le monsieur attend, attend, s'impatiente. Il ronchonne tout d'abord poliment puis finit par se mettre en colère, une colère formidable, une colère hors de proportions. Il jette par terre ses bagages, puis décide de donner de grands coups de poings et de pieds dans la porte en métal du petit cabanon.

 

Il finit la tête dans les mains répétant comme un mantra, « j'en ai marre, j'en ai marre, j'en ai marre ». Avec une dame qui passait nous essayons de le calmer, mais rien n'y fait. Il finit par s'en aller en nous menaçant d'un doigt exprimant toute sa rage « Vous ne save pas qui je suis, il fallait qu'il me cède la place ! ».

 

Et j'ai de la tendresse pour cette dame que je vois depuis près de trente ans vers la station de métro « Convention ». Toujours habillée d'un peignoir rouge et ample, elle est maquillée de blanc sur le visage comme un acteur de « kabuki ». Elle a des yeux de biche, un regard bien souligné par un peu de violet. Elle trimballe du banc près de l'entrée de l'Hadès quotidien du métro à celui proche du bus « 80 » deux énormes sacs à provisions remplis de ses maigres affaires. Elle ne parle pas beaucoup, sourit à tout le monde avec bienveillance, parfois consent à un petit « bonjour monsieur » ou madame prononcé comme si elle était une reine...

 

Et moi il me prend de temps à autre de rèver d'une société où tous ces déglingués seraient au moins considérés comme d'autres êtres humains tout aussi respectables que les autres...

 

Sic Transit Gloria Mundi, Amen

 

Amaury – Grandgil

 

illustration prise ici sur le site de Libération.fr

 

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