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Courir vers l'abîme

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sport, running, télévision, société, politique, bâtise, hypocrisie, amaury watremezNote ami lecteur que je nie pas le fait que courir peut faire du bien pour sa santé. Mais courir en 2016 ce n'est pas seulement courir, c'est un acte politique, c'est montrer son allégeance à des règles arbitraires absurdes. C'est rèver de réussite, de célébrité, harnaché d'objets connectés pour compter ses pas, ses battements de cœur, ses gouttes de sueur coulant sur son front. On ne court plus d'ailleurs, on fait du « running », on est un « runner ». C'est presque être un « winner » en somme, à deux lettres près « Runner » c'est sans doute aller plus vite que « jogger », c'est plus efficace.

 

Et c'est dans la même fascination de l'Amérique que tout le reste de la société, une Amérique qui n'existe pas, celle des décors en dur hollywoodiens.

 

Le matin et le soir, on peut croiser de plus en plus un peu partout en France ces personnages étranges, tous sur le même modèle, des clones sans doute, avancer rapidement à petites foulées sur les trottoirs, au milieu de la route parfois. Les hommes ont le bras gauche tatoué de ces motifs géométriques ressemblant aux motifs que l'on dessinait distraitement lorsque l'on était au téléphone. Ils ont la barbe soigneusement taillée, le cheveu rasé sur les tempes, long au-dessus comme il se doit. Les femmes sont en collant sculptant leurs formes « travaillés » au « fitness ».

 

Ils regardent droit devant, ils ne voient pas davantage ceux avec qui ils courent que ceux qui se contentent de marcher. De temps à autres ils s'arrêtent et les deux mains sur les genoux, penchés en avant, rouges, ils respirent bruyamment en jetant des coups d’œil furtifs autour d'eux, cherchant les éclairs d'admiration dans les yeux des passants. Ils se prennent en « narcisso-photo » ou « selfie » « posté » dans la seconde sur tous leurs « profils » virtuels. Avant de reprendre la course ils vérifieront que le nombre de pouces levés et honorable sous cette image de leur effort.

 

Déjà dans « le marathon d'Honolulu » (aux éditions Tristram, pas cher, dans toutes les bonnes librairies) à l'orée des années Reagan, Hunter Thompson le notait, l'homme et la femme moderne ne se révoltaient plus. Ils ne se cherchaient même plus d'idéaux. Ils ne rêvaient plus d'utopies échevelés.

 

Ils couraient tout le temps sans se soucier du monde qui l'entoure.

 

Tous les matins, tous les soirs. Ils faisaient leur « jogging » les écouteurs de leur « walkman » collés aux oreilles, en chorte fluo ou violacé, un serre-tête jaune canari autour du crâne. Ils aimaient déjà transpirer pour montrer qu'ils étaient performants, d'excellents rouages encore compétitifs de la chaîne du production.

 

Et puis il fallait déjà soigner son apparence, ne pas sortir des normes.

 

A cette époque seuls les plus riches couraient, les nouveaux maîtres du monde, les « traders » et les « donneurs d'ordres » qui à la bourse pouvaient en un ou deux hurlements détruire la vie de dizaine de milliers d'ouvriers pour gagner leurs primes. Ils étaient singés par la classe moyenne, mais on sentait bien que ce n'était pas tout à fait pareil. Rentrés chez eux les « joggeurs » de la classe moyenne s'empiffraient de « junk food » achetée en route. En 2016, le « runner » est de tous les milieux. Le mode de vie, les rèves matérialistes et égoïstes des plus riches, des affairistes y compris douteux ont essaimé dans toute la société. Ceux, rares, qui ne s'y soumettent pas sont considérés comme fous, malades des emmerdeurs, des grincheux. On aurait presque pitié d'eux.

 

Non seulement ils ne courent pas, mais ils mangent tout ce qu'il ne faut pas, à commencer par de la viande, de la nourriture pleine de gluten. Ils boivent de l'alcool. Et pire encore certains, heureusement très minoritaires, lisent encore des livres. Se rend-on compte de cette absurdité ? Il est nécessaire de courir, même si c'est vers l'abîme d'une société ayant totalement perdu ses repères, vivant la pire crise morale de son histoire. Il faut courir aveuglément quitte à tous tomber de la falaise tels des lemmings se suicidant tous ensemble en un fol enthousiasme.

 

Sic Transit Gloria Mundi, Amen

 

Amaury – Grandgil

 

illustration empruntée ici

 

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