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Aux amis dont je n'ai pas sauvé la vie

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politique, société, témoignage, solitude, nostalgie, amitié, amaury watremezCe n'est pas seulement mon scepticisme qui m'enjoint de ne pas croire et encore moins suivre les idéologies globalisantes. Faire mon bonheur contre mon gré et selon des modalités insupportables qui passent toujours par quelques massacres préliminaires n'est pas exactement ma tasse de thé. Mais c'est aussi l'expérience de la vie et de la tragédie qui m'encourage à être beaucoup plus méfiant si c'est possible envers toutes ces théories le plus souvent fumeuses, et aussi à détester encore un peu plus profondément cette époque tellement médiocre.

 

Je suis loin d'être le seul à avoir perdu des proches dramatiquement. C'est même le lot commun de la plupart de mes semblables. Tout le monde subit de telles pertes. On continue pourtant à se croire très fort, plus que tout le monde, à se dire qu'on réussira à sauver ceux qui ne le veulent pas, qui sont déjà trop blessés pour être secourus, qui ont d'ores et déjà trébuché au fond de l'abîme. Personne n'est assez fort pour porter les souffrances des autres, leur joug. Et puis avant de sauver les autres, il conviendrait

aussi de se sauver soi-même, de savoir raison garder.

 

Mais la nature humaine est ainsi faite que l'on oublie tout cela constamment, moi le premier.

 

Je songe à toi. Tu étais tellement seul, tellement isolé. Tu ne pouvais te confier à personne. Personne ne pouvait ni te voulait t'écouter. Tu étais différent. Tu ne savais pas comment le dire. Tu vivais une double vie. La semaine tu étais toi-même, du moins le croyais-tu, tu ne faisais que te plier aux clichés que les autres avaient de ta différence. Le weekend, tu redevenais un petit garçon très sage, docile et sans aspérités. Tu ne vivais pas bien, tu souffrais de tous ces secrets. Un jour le voile s'est déchiré. Je t'avais croisé dans les couloirs de l'université. J'étais avec des amis, toi que l'on sentait mal dans ta peau, tu m'avais presque gêné.

 

J'étais jeune, j'étais soucieux de mon image selon les paradigmes sociaux...

 

Quelques semaines après, j'avais de nouveau de tes nouvelles. Tu étais mort. Je ne pouvais même plus être amer, me faire des reproches inutiles, il était trop tard. Je ne pouvais plus que me recueillir sur ta tombe. Je n'avais même pas essayé de t'aider.

 

Je pense souvent à toi ces derniers temps. Un soir après de nombreux échanges de mails, tu m'avais appelé. J'avais tout de suite aimé le son de ta voix, chaude, marquée par ta sensibilité, j'étais déjà séduit avant même que de te voir. J'étais aussi dans cette idée absurde de comprendre ton énigme, de savoir ce qui t'avait amenée à être aussi blessée, aussi écorchée vive, autant à fleur de peau. Tu m'invitas à venir te voir. Prenant le train, j'étais aux anges, je t'idéalisais, mais quand je te vis dans la gare, je vis aussi combien tu avais dû souffrir. Un instant j'ai été tellement déçu, puis j'ai aperçu mon reflet dans la vitre d'une des portes de l'endroit.

 

Nous étions tous les deux au même point, tous les deux proches du désespoir. C'était tellement évident. Je crus alors que nous pouvions nous sauver l'un et l'autre.

 

Puis il y eut ces éclats, ces disputes, et un jour lassé, je décidais que tout devait s'arrêter là. Je fus alors dur et sans pitié. Je ne voulais pas me laisser faire encore une fois. Tu vécus ta vie un peu, tu t'enfonçais chaque jour un peu plus dans les ténèbres, fuyant le bonheur de peur qu'il ne se sauve, je le savais mais ne voulais pas faire quoi que ce soit. Puis quelques mois plus tard, j'appris toi aussi ta fin dans des conditions tellement difficiles.

 

Il ne s'agit pas de s'autoflageller. Toutes les bonnes paroles, toutes les bonnes intentions n'y auraient rien fait. Nous ne sauvons pas grand monde, nous ne savons même pas nous protéger. Nous ne savons que nous leurrer, nous bercer d'illusions. Si nous étions seulement juste un peu plus humains...

 

Ne serait-ce que quelques secondes de temps en temps...

 

Sic Transit Gloria Mundi, Amen

 

Amaury – Grandgil

 

illustration prise ici

 

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