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Aux buffets des gares

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A propos de « La nostalgie des buffets de gare » de Benoît Duteurtre chez Payot, collection « Manuels »

 

littérature, société, nostalgie, paris, gares, benoit duteurtre, amaury watremezCe livre m’a rappelé des après-midi et des soirées entières passées avec toi qui te reconnaîtras sûrement au buffet de la Gare Saint Lazare, devant ses fenêtres en demi-lunes « art déco », ses décorations « nouilles » « début de siècle ». Je parlais, parlais, parlais comme le font tous les timides, il faut me pardonner, j’adorais te faire rire. Cela illuminait ton regard gris-clair, tes yeux « mauves » ainsi que l’on disait il y a longtemps. Nous nous prenions pour des personnages de film, nous rêvions de « virée tzigane », prendre le train de nuit pour n’importe où, fuir en direction d'une possibilité de « Sud », le nôtre bien sûr.

 

Le train était encore une promesse de véritable « ailleurs », de retrouver au bout du voyage autre chose que les mêmes « non-lieux » si modernes et normés tous de la même manière, la décoration la plus indispensable y devenant la prise pour brancher sa babiole numérique, le souci le plus grave étant de savoir s’il y a ou non la « ouifie »…

 

Au buffet du Buffet, si j’ose dire, l’on trouvait de tout, il y avait le « cloche » racontant pour la énième fois son histoire au garçon de salle en réclamant un sandwich au jambon sans beurre « passe que c’est moins cher » ainsi qu’il affirmait avec un clin d’œil. Il y avait le tourniquet à œufs durs sur le « zinc », les petites boîtes de « cacahouètes » dans les distributeurs à « cent balles » que personne ne se risquait à acheter. Et de temps en temps une vieille dame perdue avec son mari à une table en formica, tels des croquis de Dubout. Nous aimions observer ces petits gestes de tendresse qu’ont les vieux couples, fugaces et émouvants, quand tremblant un peu et rosissant comme des écoliers ils se prenaient un instant la main au-dessus de leurs consommations....

...Ce livre m’a rappelé aussi « le Train bleu » Gare de Lyon un peu plus « sélect » et m’évoquant alors des souvenirs familiaux. Les « diabolos grenadine » des enfants et le « Vittel Menthe » des grandes personnes y étaient hors de pris, mais nous étions déjà un peu en vacances bien que contemplant par les fenêtres le boulevard et son tumulte habituel, le va et vient des taxis, le bruit de la ville. Cela nous suffisait presque de rêver aux voyages assis devant les tables de métal ouvragé.

 

Et plus tard, j’y retrouvais cet ami, un vrai copain comme ceux de Jules Romains, pour sécher des cours d’université que nous estimions inutiles tout en se contentant pour le repas d’un demi et des amuse-gueules qui allaient avec vu l’état de nos finances. Nous ne nous contentions pas du buffet de Saint Lazare et nous construisions notre propre géographie de ce quartier parisien en laissant de côté volontairement les endroits réputés ou les cafés se voulant luxueux. Ce qui nous plaisait c’était les bistros où le bourgeois buvait un « petit noir » à côté du maçon, non loin des deux putains « choucroutées » et hors d’âge à la lisière de la gare. Elles ont été délogées par la « modernisation » du Passage du Havre aussi laide que tapageuse, ainsi que d’ailleurs tous les autres pauvres et précaires à qui l’on demande d’être un peu plus « invisibles » qu’auparavant.

 

Prendre le train est devenu en 2015 un acte standardisé, automatisé, aseptisé où tous les gestes du voyageur, tous ses désirs et besoins, sont prévus, budgétisés et définis à sa place. Il n’a rien à faire, il est infantilisé, on s’occupe de tout c’est à peine s’il doit composter son billet. Le voyageur ne doit surtout plus perdre son temps, ou alors cela doit rapporter des bénéfices à quelqu’un. Il n’y a guère de place là-dedans, dans ces enfers blancs, de verre et de métal, d’écrans omniprésents et bruyants pour l’imprévu, et le poétique, la rêverie, les préliminaires du voyage comme des préliminaires amoureux.

 

Le voyage doit être le plus rapide possible, surtout ne pas rêvasser, surtout ne pas simplement se perdre dans le paysage, ce qui compte étant de demeurer un rouage efficace afin d’en profiter encore un peu…

 

Sic Transit Gloria Bufettii

 

Grandgil 

Couverture du livre, site de l’éditeur

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