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Le langage et les djeuns

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 Au risque de passer pour un vieux con...

La conversation suivante a été entendue à la télévision au zapping de Canal entre deux adolescentes de quinze, seize ans et le journaliste :

image prise ici

No_cellphone.jpgTous les propos rapportés ci-dessous ont été traduits du « djeuns » au français pour plus de commodités de lecture.

 Journaliste : « Est-ce que vous utilisez vos portables en cours ? »

Ado numéro 1 (mèche, jean taille basse, écouteurs « macarons ») : « Ben oui, le portable c'est la liberté »

Ado numéro 2 (look, voir parenthèses ci-dessus) : « Ouais, à l'école pendant les cours, c'est la prison, avec le portable au moins, on s'évade ».

Donc, dans cette constatation, on comprend que pour ces deux jeunes filles, la liberté c'est l'esclavage, la soumission à des machines qui permettent de rester constamment relié à son réseau sans pouvoir jamais y échapper, d'être sans cesse repéré par les autres grâce au GPS.

 

Ce ne sont pas les seuls, la plupart des ados ont un téléphone cellulaire (« téléphone portable » c'est un peu un pléonasme grotesque) qui est à la fois leur objet totem qui indique leur statut au sein du groupe et leur niveau d'intégration dans ce groupe. Les pulsions de révolte elles-mêmes sont délimitées par le groupe, et ces objets repères que l'on se doit de posséder, non pas pour s'en servir à la rigueur mais juste pour les sortir au nez de tous les passants.

De nos jours, c'est très mal vu d'assumer sa maturité, ou le fait de vieillir. Il faut absolument rester jeune le plus longtemps possible, ou du moins correspondre aux critères de ce que l'on estime correspondre à la jeunesse : se conduire comme une midinette tout juste pubère quand on tombe amoureux, pardon quand on a envie de sortir avec « un mec » ou « une meuf ».

A ce sujet, continuons notre étude ethnologique de la tribu « djeuns » en commentant une conversation entendue dans un bus entre deux autres adolescentes. Elles avaient toutes deux le même look ou à peu près que décrit plus haut, à savoir qu'elles observaient scrupuleusement les diktats d'habillement ridicules imposés par la pub et les médias.

Elles parlaient « mecs » en affectant exactement le même air blasé que des quadra ou quinquagénaires ayant des heures de vol :

Ado numéro 1 : « Et ben moi Éric, je l'ai appelé à 5h30 ce matin mais il n'a pas répondu, c'est trop trop grave (le djeuns aime le superlatif), quand quelqu'un t'appelle, tu réponds, ch'sais pas... »

Peu au fait des coutumes courtoises en 2012 chez les djeuns, je continuais à écouter

 Ado numéro 2 : « Moi, d'toutes façons, je sors qu'avec des vieux de vingt ans, passqu'ils sont plus mûrs et plus gentils. Kevin, il a vingt-deux ans, y m'appelle « mon bébé », c'est trop mignon, et y veut que je m'habille sexy pour lui »

Ado numéro 1, extatiquement admirative : « Wouah, j'aimerais bien moi, mais mes darons, y voudraient pas »

(Car oui, le « djeuns » 2012 affecte de parler le langage des cités dites « sensibles » même s'il est un petit bourgeois de centre-ville)

image ci-dessous prise ici

le-langage-djeun-s-mode-d-emploi_b.pngSur les subtilités du langage « djeuns », J'entend cela plusieurs fois par jour autour de moi :

« Il est dard ».

Au début, j'ai pensé que c'était une simplification du verlan pour radin mais en fait ça veut dire pleins de choses :

« Il est bien ».

« ll est beau », « il est si intelligent », mais se dit aussi de quelqu'un lent à comprendre, « il est bête donc dard » voire fou, « il est dard donc malade ».

Nan, mais franchement, amis académiciens, littérateurs, arrêtons de casser les pieds à nos chères têtes blondes avec l'accord du participe passé et les classiques des Lettres, ces enfants inventent en ce moment des mots plus simples et beaucoup plus passe-partout. Cela va nous simplifier la vie comme « relou » ou le formidable « ça le fait », de plus en plus employé par les adultes, finissent par s'entendre partout.

A bas l'imparfait du subjonctif !

C'est trop « dard » et pas assez !

La bien-pensance aime bien aussi le slam, du rap sans l'obsession fessière, le sexe et celle du fric, ce qui le rend fréquentable et civiquement utile (pour du bon « care » pour la communauté). Le slam permet aussi au premier lascar venu d'imaginer qu'il a du talent et qu'il sait écrire, et de se faire un peu de thunes pour quelques vers de mirlitons. Et puis financer un atelier de slam c'est pas mal pour les finances publiques, dont on nous serine qu'il faut réduire les déficits pour stabiliser l'Euro,c'est quand même des économies intéressantes, ça évite de payer par exemple deux postes de professeurs de français au lieu d'un et ça donne bonne conscience dans le même mouvement. C'est pratique. Moi, j'ai du mal avec la vision à la fois misérabiliste et angélique de la banlieue que l'on trouve dans les textes de "Grand Corps Malade" par exemple. Pour parler d'une des idoles actuelles des MJC en dehors des champions de macramé.

Le français, enfin la langue française veux-je dire, est mal barré, le bétail étant persuadé que c'est obsolète de bien s'exprimer et convaincu que les trois-cent trente chaînes qu'il a sur le câble ou le satellite compense son inculture crasse (cela ne l'empêche pas d'avoir des prétentions culturelles car il est sûr pour lui que lire deux ou trois articles sur Wikipédia suffit pour connaître un sujet).

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