mercredi, 29 juin 2011

Goya, indigné par l'humanité

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 L’Espagne a toujours été une terre de passions violentes, le centre des sentiments les plus exaltés. La foi, l'amour, la colère y semblent toujours exacerbés, parfois jusqu'à la sécheresse. Comme dans toutes les civilisations méditerranéennes, les sens sont à fleur de peau, entre la sensualité et la violence.

img_1212764873210.jpgLes cœurs des souverains espagnols séparés de leurs corps à leurs morts en sont une bonne allégorie.

Le Greco par exemple, peintre mystique, sévère et rude, manque d'humanité dans ses toiles religieuses. Goya, quant à lui, est plus incarné, il aime la vie, il aime quand même ses semblables.

Il rappelle les plus grands génies de la peinture que sont les peintres de genre flamands et hollandais, qui savent très bien que la vie, les prétentions des uns ou des autres, ne valent pas grand-chose mais que cependant, rien ne vaut un être humain.

Goya, je l'ai découvert dans les livres de classe, on montrait aux écoliers la « Maya desnuda ». Cette toile avait choqué en son temps car elle montrait une femme nue plus crûment qu'habituellement, plus charnellement et plus sensuellement aussi, sans se donner la peine de prétextes mythologiques ou non pour montrer sa nudité.

Ce n'était qu'un faible écho de son art qui demande pour être véritablement apprécié, comme celui de tous les grands peintres, d'être en face du vrai tableau.

C'est particulièrement le cas de « les Jeunes » (image ci-dessus prise ici) et « les Vieilles » (image ci-dessous prise ici), au musée de Lille, qui forme un diptyque passionnant. Se placer devant, les observer attentivement, est une expérience fascinante de plongée dans la vacuité humaine, dans le néant des apparences, des vanités. Ces deux tableaux bouleversent, car ils sont dans la vérité nue de l'esprit humain, sa laideur, sa noirceur.

Goya fait partie de ces hyper-sensibles qui ont beaucoup de mal à s'adapter à la société telle qu'elle est maintenant et qu'elle commençait à poindre à l'époque du peintre :

hyper-individualiste, avide, tournée uniquement vers le profit. Ces personnes comme cet artiste sont la plupart du temps en souffrance, car elles ressentent toute la sottise de leurs congénères, toute leur haine, toute leur folie, et n'arrivent pas à se résoudre à l'inéluctabilité de tous ces travers qui tiennent surtout de la nature humaine.

Le peintre a la chance de disposer d'un grand talent pour exprimer tout ce qu'il vit, pour le partager, pour expurger tout ce qui pourrait le mener à l'amertume.

Aujourd'hui, ce sont les « indignés » de Barcelone qui vivent ces passions fortes en Espagne, qui paraissent bien sages cependant à côté des combattants de la Guerre d'Espagne ou des résistants à l'Occupation française, pendant le règne de Napoléon. Bernanos y a dit la vérité des atrocités qu'il voyait, Hemingway y cherchait un sens à sa vie, contre l'absurdité du monde, malgré Guernica et la folie, et la bêtise « à front de taureau », et Goya a peint les sentiments de dérision, la colère, la honte et l'indignation qui l'ont envahi après l'invasion de son pays par les armées de Bonaparte en 1808. (des renseignements sur la guerre avec la France pendant la Convention à ce lien).

Les soldats de l'empereur ont commis de nombreuses atrocités qui ont ému Goya, qui l'ont indigné à tel point que cela a durablement marqué sa peinture : exécutions de civils, massacres divers...

De peintre de cour réalisant des œuvres légères ou galantes, comme « l'Ombrelle » ou la série des « Quatre Saisons » (l'été ici), peignant la vie de cour, plaçant déjà quelques éléments de satire sociale, comme le fit Velázquez à d'autres époques, il est devenu un artiste beaucoup plus sombre explorant des sentiers beaucoup plus tortueux, ne se bornant plus à exposer quelques bonnes intentions généreuses et libérales, mais allant fouiller jusqu'aux tréfonds de l'âme, la sienne, celle de ses contemporains, pour y trouver des réponses, des réponses à la sottise, à l'égoïsme, à l'injustice.

Peintre un peu mondain au départ, il est néanmoins influencé par les idées des « Lumières » venant de France, il déchantera au moment des bruits de bottes des grognards. Comme beaucoup de privilégiés ayant ces idées libérales et généreuses, pour la liberté, la justice, c'est au départ plutôt superficiel.

Il n'en voit pas les implications.

20-site-temps-et-les-viel.gifComme beaucoup de personnes avant lui, il faut qu'il soit plongé dans l'horreur absolue pour que ses yeux se dessillent et qu'il comprenne que lutter contre l'injustice et la haine, c'est d'abord en actes que cela se fait, en actes différents selon chacun, mais en actes.

Il est quand même ironique et frappant que pour changer vraiment les choses, que pour prendre conscience de la vanité des aspirations individualistes, il faille que l'être humain passe par justement l'horreur absolue, nous ne devrions pas en avoir besoin, et pourtant. Beaucoup franchissent rapidement la première étape qui est de s'indigner, d'être en colère ou non. La deuxième est une marche beaucoup plus difficile à passer.

Et lui, en tant qu'artiste, il le fait par ses œuvres qui ne sont pas simplement des pensums à message, lourds et didactiques, mais largement universels.

Des cinéastes espagnols s'inspirent encore de Goya, comme Alex de la Iglesia ou Guillermo del Toro, mais c'est là encore un écho largement amoindrie des cauchemars de Goya qui n'avaient pas besoin de créatures fantasmatiques pour évoquer la terreur que lui inspirait la sottise humaine.

Cependant, dans les œuvres de l'un et de l'autre subsistent malgré tout quelques images fugaces qui le rappellent, ainsi celle-ci dans « le Labyrinthe de Pan » de Guillermo del Toro.

Mais leurs rêves sont trop marqués par le monde, encore trop étriqués, trop sages.

18:12 Publié dans Art de vivre, Article, Arts, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : arts, peinture, politique, société, nostalgie | |  Facebook | |

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