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De l'épicerie au surconsumérisme : à propos de l'émission "50 ans qui ont changé notre quotidien"

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Cet article où le spleen transparait est aussi sur Agoravox

Hier j'ai regardé le premier documentaire de M6 dans la série « 50 ans qui ont changé notre quotidien » (suivi par un deuxième à 22h30 concernant le logement) à la gloire des progrès en matière de consommation que nous aurions connu depuis les années 60 et de ce que cela aurait apporté de bénéfique à l'humanité, le tout bien enrobé pour convaincre en somme le consommateur docile et soumis qu'il a raison de l'être, et qu'il faut absolument qu'il le reste pour pouvoir continuer à bénéficier des bienfaits du progrés qui va toujours de l'avant (lien sur la création du premier hypermarché).

le-premier-carrefour-c3a0-annecy-haute-savoie.jpg?w=375&h=249Ce dogme du progrès quel que soit le domaine dont on parle est quasiment unanimement consensuel, de la gauche à la droite, du centre vers un peu partout. On ne doit pas le remettre en question, on ne doit pas le critiquer sous peine de passer pour un réactionnaire ou un affreux rétrograde. Alors que le progrès dont notre monde se gargarise consiste surtout, comme le disait Montaigne à « se créer de nouveaux bagnes » plus qu'à aider l'homme à s'émanciper de ses pulsions primaires.

De ces « nouveaux bagnes » je trouve que ceux des nouvelles technologies censées favoriser la communication sont les pires. Endoctrinés, matraqués sans cesse, les jeunes générations comme parfois les plus agées se demandent candidement comment on pouvait bien faire avant sans téléphone cellulaire pour rester « sans cesse en contact » (et localisable) et sans Internet, où la publicité est de plus en plus envahissante.

C'est même plutôt l'inverse, le progrès fait de l'être humain un puits sans fond de désir et d'insatisfaction qui le conduit à la haine de celui qui ose dire qu'il n'a pas besoin de tous les objets que le système lui impose, ou l'effarement, tel celui de la jeune génération qui est née avec les nouvelles technologies.

Des adolescents se sont sincèrement étonnés devant leur professeur de savoir qu'avant il n'y avait ni Internet, ni téléphone cellulaire.

« Mais comment faisait-on avant ? » ont-ils demandé épouvantés ? La plupart ne peuvent reconnaître que ce ne sont que des besoins imposés et non consentis, des besoins totalement artificiels, sans aucune nécessité.

Devant les yeux du spectateur/consommateur ébahi par tant de merveilles techniques et d'innovations financières lui permettant de dépenser l'argent qu'il n'a pas et de rêver à des objets dont il n'a pas besoin ont défilé des archives des années 60 sur l'ouverture du premier hyper-marché en France, dont la marque est abondamment montrée à l'écran, il ne saurait y avoir de petits profits, des interviews avec des spécialistes en consommations se rappelant les époques tellement arriérées semble-t-il à leurs yeux où les ménagères faisaient les courses à l'épicerie du coin, et perdaient leur temps, à les entendre, à discuter avec l'épicier, l'épicière ou les autres clients.

A entendre ce qui est dit dans ce documentaire

Je m'étonne que personne ne relève la vulgarité intrinsèque de cette société.

Minority-Report-shopping.jpgLes individus sont fiers de se vendre et d'être vendus, d'ailleurs on conseille aux jeunes qui vont se lancer dans la vie active de "se vendre", donc de se prostituer en quelque sorte.

On s'étonne que la prostitution soit tellement taboue encore puisque toute la société marche selon ce principe.

Tous ceux qui prétendent "donner aux pauvres" en "prenant aux riches", comme Robin des Bois, me font rire, car la société dans son ensemble se fout complètement des pauvres, dont elle connaît très bien la situation, dont elle est consciente, ce n'est pas son problème en fait.

Ce sont les fondements mêmes de nos raisonnements en matière sociale qui clochent, et qui sont toujours dans le prolongement des « valeurs » de la bourgeoisie industrielle, positiviste et matérialiste du XIXème siècle.

La personne qui impose sa conversation au téléphone aux autres dans la rue ou les transports en commun est vulgaire, la jeune fille à qui l'on apprend à se conduire uniquement dans une optique de séduction est vulgaire (elle pense souvent que sa vie en dépend, ainsi que sa dignité, et qu'elle doit absolument plaire quitte à se conduire comme une péripatéticienne), la pub et la télévision imposent aux jeunes filles de se balader le nombril à l'air, encore, ce n'est pas si grave, mais quand c'est combiné avec le string bien apparent remonté sur les hanches et le djin ultra taille basse, c'est grossier et moche, les programmes de téléréalité, que tout le monde conspue, et que tout le monde regarde, sont d'une vulgarité sans nom, un peu plus chaque année.

Nos dirigeants eux-mêmes font preuve de vulgarité, jetant l'argent au visage des citoyens, qui hélas en redemandent ou ne se souciant de leur expression démocratique que lorsque les citoyens votent dans le sens qui leur est fortement suggéré.

Ce qui a changé dans notre quotidien du fait du consumérisme, c'est l'infantilisation progressive et le contrôle des êtres humains.

Aux Champs Elysées ("auux champs z-élysées, pala-lala...") on a considéré comme un immense progrès d'installer trois ou quatre panneaux de pub dits biométriques, qui déterminent et photographient de suite le poids, la taille, et l'âge, ou le look, des passants qui jettent un oeil. Beaucoup de curieux viennent s'y faire ausculter électroniquement pour le plaisir sans doute d'être sur la photo.

Dans quelques temps, la plupart des feux rouges seront équipés de caméras et de radars qui empêcheront les infractions. Tout cela est présenté comme un grand progrès, un bien indépassable, au troupeau de consommateurs de plus en plus infantilisé, pouponné, de plus en plus immature qui trouve ça génial. Il n'est pas loin le monde totalement contrôlé des dystopies de Philip K. Dick.

Le plaisir, la joie, la famille, les relations sociales, la douleur deviennent progressivement rigoureusement virtuelles dans la société d'hyper-consommation où nous vivons.

Il est tellement plus simple de parler à l'écran d'une machine souvent colorée agressivement dans des tons enfantins.

On est dans le cauchemar d'une des héroïnes de l'écrivain précité, un cauchemar de pavillons de banlieue coquets et automatisés, parfaitement fonctionnel, d'être humains assexués et incapables de passer à l'àge adulte, qui finit par s'écraser sur lui-même. Le troupeau également festiviste trouve cela cool d'avoir une puce dans le bras, qu'on le piste dans ses tribulations, d'être à la pointe des dernières inventions favorisant les nouvelles prisons mentales en vogue, de payer ses courses avec, d'être catalogué, sondé, fiché avec.

Comme argument, on dira bien sûr que si quelqu'un ne commet rien de répréhensible, pourquoi refuserait-il d'être surveillé après tout ?

Et d'y perdre toute liberté en toute conscience plutôt que de chercher à améliorer les rapports sociaux, et d'aider les personnes à mûrir enfin. Je trouve étonnant que cette infantilisation entraîne finalement également une déférence et une révérence à l'égard du pouvoir et des autorités jamais vues avant.

En conclusion il est intéressant de citer Étienne de la Boétie et quelques mots extraits du « Discours de la Servitude volontaire » :

« Mais, ô grand Dieu, qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce malheur ? Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? »

Un peu plus de la Boétie ici

Image de supermarché prise ici sur le site brainbooming

Image tirée de "Minority Report" prise ici sur le site travel industry

Ci-dessous la scène du centre commercial dans l'adaptation de "Minority Report" par Steven Spielberg

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