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En souvenir d'Alphonse

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In memoriam Alphonsem

"La farce est finie, je m'en vais vers un grand peut être...."

alphonse.boudard.jpgC'est ce qu'a dit Boudard en quittant cette boule de glaise sur laquelle se débattent les pitoyables primates que nous serions sans une ou deux poires pour la soif. Boudard lui, en trouve une en lisant l'Écclésiaste alors que se prétendant auparavant païen sans scrupules. Il ne nous refait pas le coup de Barrabas dans un peplum clichetonneux des années 50 avec Anthony Quinn, il est sincère, ému aux larmes. Désolé de causer mystique deux secondes, ça fait bizarre dans un papier sur Boudard, mais c'est quand même bien vrai que l'Esprit souffle où il veut. On parle souvent de Michel Audiard (en oubliant tous les autres dialoguistes des années 50), de temps en temps on cite Albert Simonin pour l'argot et le folklore truand, beaucoup de jeunes hommes y compris les plus sages se réclament d'Antoine Blondin, pour la picole entre autres (je doute que Blondin les aient tous appréciés), mais on oublie toujours Alphonse Boudard, et c'est dommage. Les "Tontons flingueurs" de Lautner et sa bande , c'est bien, j'aime bien, j'aime encore plus en connaissant l'histoire émouvante, entre autres, d'un des interprètes, ancien acolyte de catch de Lino Ventura, mais ça peut énerver un peu de voir tous ces trous-du-cul pompeux "trouduculpomper" sur ce film qu'ils ont conchié quand il est sorti et une bonne partie des quarante dernières années. En matière de référence argotique j'ai quand même une large préférence pour la "Métamorphose des cloportes" d'Alphonse, et puis il a quand même écrit "La méthode à Mimile" qui est le Bescherelle de la rue tout comme "L'Histoire de France" par Béru, et Frédéric Dard est son histoire de Michelet (ou Bainville, ça dépend des goûts). C'est moins cérébral que Kafka, on est à pleines mains dans l'humain, dans la laideur parfois des âmes et des corps sauf celui d'Irina Denninck, pourtant la plus malhonnête, la plus sournoise. Et la plus désirable (on n'est pas de bois).


Le livre et le film touchent beaucoup plus à ce qui fait l'âme de Pantruche, le vrai Pantruche, à savoir un esprit qui demeure dans quelques endroits épars, cachés, et que j'espère secrets encore un moment, du Faubourg Saint Antoine à Montmartre, loin des touristes japonais et des bourgeois en bohème. Cet esprit particulier consiste à rire des fats et des prétentieux, de ceux qui veulent en remonter à leur prochain par le fric ou un titre ronflant quelconque, des maîtres du jour grotesques le lendemain, des ubus en tout genre, comme les complices d'Alphonse dans "la Métamorphose..." qui d'arnaqueurs, qui lui qu'ils étaient se prennent soudain pour des milords, sauf le "rouquemoute" qui est toujours marqué par la fatalité et qui n'est quand même pas très fûté. Les beaux messieurs sont la plupart du temps d'anciens pedzouilles encore crottés de leurs sabots, ils ne viennent pas tout droit de la cuisse de Jupin. Bien sûr il n'y a pas que ce livre, moi par exemple, moi qui vous parle et joue les cultureux j'ai découvert Boudard à la télévision avec le feuilleton "le mythomane" avec Francis Perrin, Jacques Balutin et Suzy Delair qui, toute seule, joue mieux que les deux premiers, certes. Elle a un peu le même emploi que Françoise Rosay dans les polars des années 50, la vieille truande qui a des heures de vol, en plus féminine et plus pétulante cependant, Rosay étant un vrai bonhomme quant à elle. Les compères légèrement escrocs vivent quelques aventures plus ou moins rocambolesques. C'était fauché, quand même filmé par Michel Wyn (qui réalisa l'excellent feuilleton de SF des « Visiteurs » en 1982, rien à avoir avec quelque propriétaire corse).


La Seconde Guerre marquera un tournant certain dans la vie du paysan de Paris Boudard. Il est d'abord ouvrier typographe dans une imprimerie, comme Didier Daeninckx, à la différence qu'il ne fait pas dans le socio-cul comme lui ensuite, puis dans le jugement arbitraire. Il vivote comme il peut et survit. Il hésite, ensuite comme tout le monde, entre l’appel au calme du vieux Maréchal, que quand même ils sont plus nombreux à avoir entendu, et l'appel supposé au grand large du Général De Gaulle. Ces deux là, de figures de vitrail, sont quand même bien loin du XIIIème mais y sont malgré tout représentés, par les militants des partis de droite qui trouvent là un exutoire à leur ennui ou à leur hargne et se retrouvent des deux côtés, de l’autre par les communistes galvanisés par le fiasco de l’opération Barbarossa. Il est vraiment difficile de dire à quoi tient vraiment l’engagement politique, le fait qu’on bascule d’un côté ou de l’autre ? Et surtout que l'on croit à ce que l'on défend. Difficile à dire plus de soixante ans après, c'est lié certainement plus aux affinités avec les hommes, aux rencontres, au hasard, qu’aux idées pour lesquelles ils militent puisque dans l’instant, il était bien difficile de choisir entre l’Europe sous la botte allemande et le communisme stalinien de l'époque. Quelques uns qui aimaient la France, qu'ils aillent la messe ou pas, ont quand même sauvé l'honneur.

Comme Boudard.


Il se retrouve pourtant du bon côté de la barrière, le hasard fait bien les choses, et, après avoir tiré au MAS 38 sur les nazis en déroute, juché sur les barricades de la place Saint Michel lors de l’insurrection de Paris. Comme beaucoup de jeunes de son époque, il s’engage dans l’armée de De Lattre à vingt ans et part bouter l’allemand hors de France jusque chez lui. Un fait d’arme qui lui vaudra une blessure judicieusement placée pour plaire aux filles, et une décoration.


La fin de la guerre déçoit les espoirs de lendemains qui chantent, où tous les gars du monde se donneraient la main, des jeunes gens qui s’étaient laissés emporter un peu trop vite par la fièvre de la Libération, la fin de la récré en somme, ce qui pour les uns est synonyme de retour à la routine ennuyeuse et qui se traduit pour les autres par le chômage. La Fontaine le disait déjà, lui qui n'a pourtant rien foutu de sa vie, vivant en parasite sur le dos des rupins : « l’oisiveté est mère de tous les vices » et les mauvaises habitudes prises pendant la guerre et les campagnes militaires ne se perdent pas facilement. Alphonse Boudard vit d’expédients, il fréquente toutes sortes de malfaisants, traîne ses lattes dans un Paris qui s'enquiquine. Il commence par quelques combines de lascar, il en vient à toucher au cambriolage et utiliser finalement son charisme et son sens de la tchatche sur les autres pour monter des équipes qui roulent et faire du business lucratif sur le dos des bons citoyens.


C'est comme ça que débute sa période sombre, moins avouable, une quinzaine d’année qu’il passe de l'ombre à la lumière, entre un milieu parisien interlope et diverses prisons ou hôpitaux français où il soigne sa tuberculose, car il est tubard. Il n'y croise pas la fine fleur. Il cotoie tous ceux que la société punit, rejette ou ne veut pas voir, les marges. Il y noue quelques amitiés et s’y construit sa carapace (mais pas de cloporte). Il est bien décidé à continuer de cultiver sa personnalité hors des normes. Vu comme par trop con par l’administration pénitentiaire, il s’enferme dans la lecture, et se fait une éducation littéraire tout seul, ses gammes de la plume : de la Bible au "Voyage au bout de la nuit" en passant par l'Illiade et l'Odyssée, les romans de Balzac, les épopées égotistes de Stendhal, les fresques mystiques de Tolstoï, les monologues intérieurs de Proust, les histoires de famille de Thomas Mann, les biographies de grands personnages historiques et les récits de voyages. Il aime donc tous ceux qui ont lâché les amarres.


Tout cela ne fait pas une éducation correcte, loin de là, mais ça la complète. Il le dit lui-même, les voyages comme les livres ne forment personne. La littérature le structure et organise sa réflexion. Pour Alphonse Boudard, qui a bien vécu, rien ne remplace l’expérience, le concret, mais le désir d'écrire, et de raconter sa vie, commence à le titiller.


cloportes03.jpgA sa sortie de prison en 1958, ses premiers manuscrits, entre style argotique et littéraire, plaisent à un éditeur plus téméraire que la moyenne de sa profession (ça existe encore à l'époque) et ses livres conquièrent un large public, qui aiment ce langage « où les gauloiseries, les truculences et l'argot des voyous rencontrent la petite musique des nostalgies ». C’est le "miracle Boudard" pour un de ses premiers lecteurs, Michel Tournier, qui parlera de « la rédemption par l’écriture ». Le cinéma s'intéresse alors à lui, comme à ses collègues Albert Simonin, Frédéric Dard et Simenon. Il écrit entre deux films, dont le "Café du pauvre" et le "Banquet des Léopard". Il se retire à Nice à la fin de sa vie, entre deux saillies pas toujours fines sur les maisons closes, il rédige ses souvenirs d'enfance dans "Mourir d’enfance", prix du roman de l’Académie Française en 1995 avant de mourir en 2000.


Amaury Watremez

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