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Paris est un organisme vivant – A propos de « Monsieur Bob » d'Olivier Bailly

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giraud.jpgSur la foi de trois ou quatre articles élogieux j'ai acheté ce livre étant comme le sujet de cette biographie amoureux de Paris. Le personnage est sympathique mais comme les provinciaux, ce qui est paradoxal pour un type vanté comme modèle du parisien, il a de Paris une idée faussée et figée, et en fait une ville musée. De plus, autre handicap, cette fois à mes yeux, il a sur la capitale le même point de vue que Robert Doisneau, un point de vue pénible et frelaté à mon sens. Je sais que je vais me faire huer en disant cela mais peu importe. L'auteur du livre vante les clodos folkloriques, les voyous sympathiques et au grand cœur et romanesques, les putains hautes en couleur et romantiques aussi. Il aurait fallu lire Céline avant, ou Marcel Aymé, plus humain, une putain c'est une putain, elle a les chairs qui s'affaissent vite et souvent elle écluse dés huit heures du matin, à moins que ce ne soit elle qui ouvre un bistrot et fasse boire les autres, un clodo qui boit du picrate ramassé à l'éponge sur le comptoir des bars c'est crade, c'est affreux, ça parle fort, ça dit surtout des âneries et ça pue, rien de pittoresque là-dedans, et en plus il n'est même pas sûr qu'il parle comme dans un film dialogué par Michel Audiard qui lui le connaissait bien mieux que "monsieur Bob" le petit peuple des zincs, tout comme Blondin qui y noyait sa détresse. De plus ce Paris pseudo « populaire » des photos de Doisneau, qui finalement ressemble à celui vu par Jeunet dans « Amélie Poulain », il n'existe pas, on oublie les odeurs de chou dans l'escalier, ou pire, le cloche qui dégueule à l'entrée de l'immeuble, les salauds qui ont les mains baladeuses avec les gamines, les lieux d'aisance sur le palier et un seul lavabo pour six familles.

Au cinéma, c'est pittoresque, mais seulement au cinéma. Les gamins qui rigolent avec les boutanches de « trois étoiles », ils rigolent pour le photographe, ils ne rigolaient pas toujours, ils arrêtaient l'école vite souvent, pour aller au turbin comme les grands, ils passaient les vacances dans les squares en rêvant de plages et d'océans, les amoureux qui se roulent une galoche devant l'appareil de Doisneau ne l'étaient même pas, amoureux. Enfin, une chose que je trouve agaçante est cette propension de l'auteur à faire du jetage de noms célèbres, comme si il était important que les buveurs des cafés fréquentés par « monsieur Bob » le soient, connus, il a des copains célèbres comme Prévert ou Léo Ferré, et qui forment aux yeux de l'auteur de cet ouvrage une sorte d'aristocratie, de « Who's who ». Et quoi ? Si cela avait été seulement des anonymes c'était moins bien ? J'ai parlé de Marcel Aymé, on aurait pu citer Courteline, capables tous les deux de s'installer quelque part sans décréter ce qui ferait coquet ou non dans leur musée personnel, sans jouer les poètes, les yeux ils les avaient déjà dans les étoiles, pas la peine d'en rajouter dans le frisson et le sensitif, dans l'argot que l'on ne peut trouver que dans les dictionnaires, que personne n'a jamais parlé.

pe19_paris.jpgC'est un peu comme quand certains auteurs parlent du désert, qu'ils ne connaissent pas et égrènent les lieux communs, si ils le réinventaient à leur idée, on leur en voudrait moins mais ils ne font que relayer des clichés. On nous dit tout au long du livre que ce Paris a disparu, que maintenant, à cause de hygiéniquement correct on ne peut plus boire de bon vin, on ne peut plus boire tout court et on n'a même plus le droit de fumer dans les cafés, pour un peu l'auteur en rajouterait presque dans le couplet habituel sur la réouverture des « maisons closes » ; certes la loi sur le tabac est crétine, c'est le genre de loi qui annonce plus totalitaire, certes, les « maisons » ce serait moins hypocrite que des « clandés » mais ce Paris disparu n'était pas pire que maintenant à la différence que les bourgeois sont peut-être plus hypocrites de nos jours, revendiquant l'héritage de ce passé dont ils méprisaient les acteurs. C'est plutôt ironique. Les cafés ripolinés sont à la mode, mais ce ne sont que des décors.

Ce qui m'étonne le plus dans ce livre, c'est que son auteur oublie, tout comme semble-t-il, « monsieur Bob » que dans les cafés de ce Paris disparu tout le monde se mélangeait, du travelo qui attendant de rentrer se raser prenait un petit noir en passant par le bourgeois en goguette, de l'ouvrier au « fort des Halles », ce qui n'existait pas ailleurs, ce qui n'existe plus vraiment excepté les endroits de liesse collective obligatoire. Cela n'aurait scié la rondelle de personne d'entendre un pédant ou un Trissotin descendu là pour s'encanailler, il se serait vite fait remettre à sa place. Et même si le Paris actuel semble envahi de bourgeois dits bohèmes, de cyclistes adeptes de l'hygiènisme, même si Montmartre est maintenant parsemé de restaurants innommables qui font de la cuisine d'un peu partout qui a le goût de nulle part, même si Saint Germain des prés est vite devenu un ghetto de riches vaniteux. Il reste de ce genre d'endroits, ils sont juste un peu plus cachés, il faut savoir les chercher, du soleil_large.JPG?26080« Soleil », dont je ne dirais pas l'adresse dans le XXème, à « l'Ami Pierre » quartier du faubourg Saint Antoine, dont le propriétaire actuel perpétue les traditions parisiennes, on y refoule les prétentieux, les anarchistes syndiqués, les révolutionnaires en charentaises, les cuistres qui veulent sentir de la sueur prolétaire, de l'haleine populaire. Les pue-la-sueur ils vont les voir comme au rocher des singes à Vincennes. Je m'en fous un peu personnellement des cafés ripolinés, des restaurants prétentieux, qu'ils s'y pressent les nouveaux bourgeois, qu'ils y restent, qu'ils laissent aux amoureux de Paris les lieux cachés, les caboulots qui ne paient pas de mine de l'extérieur, ni amélipoulinesques, ni faussement pittoresques. Paris n'est pas cette ville-musée que l'on trouve dans ce livre, ce n'est pas celle des politiques, c'est un organisme vivant qui continue à se développer, avec toutes ses contradictions, ses mauvais comme ses bons côtés.

« Monsieur Bob » dans la collection « écrivins » chez Stock - Olivier Bailly

Ci-dessous, une chanson "parisienne"

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