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dimanche, 11 mai 2008

Le cinéphile amoureux - troisième partie

Tombé de haut

deuxième partie par là

Quand Elise le revit, elle n'était plus du tout comme elle était à l'habitude. Pas du tout sûre d'elle-même, elle regardait derrière son épaule et tout en tortillant un billet de métro autour de son pouce, elle lui avoua qu'elle était avec une autre jeune femme, qu'elle n'était pas encore sûre, mais qu'elle pensait qu'elle était lesbienne. Il comprit ce qui n'était alors que suggéré au cinéma, parfois, les femmes fatales le sont parce qu'elles cachent un tout petit secret, elles sont frigides ou tout simplement homosexuelles. De là le mystère dans le regard certainement.

Il soupira, il se sentait à la fois comme un preux chevalier blanc, Robert Taylor dans "Ivanohé", prêt à sauver une jeune fille en détresse, le 334748552.jpgproblème étant que les jeunes filles en détresse veulent qu'on les sauve, pas Elise, et il ressentait un certain dégoût de lui et d'elle. Elle avait un regard éperdu, les néons du plafond du couloir du métro lui semblèrent bien ternes, et le couloir lui-même un dépotoir public, ce n'était pas aussi poétique que dans "Buffet froid" de Blier. Il lui proposa de se revoir mais qu'il faudrait bien qu'elle fasse un choix.

*

Elle l'invita à une soirée chez elle avec de ses amis qu'il n'avait jamais rencontré : un grand type maniéré qui se dandinait comme un transsexuel brésilien ou une starlette un soir de première, un garçon qui lui ressemblait et qui était presque aussi féminin qu'elle, une fille grande et maigre qui avait le louque habituel du milieu culturel, la cigarette à angle droit entre le pouce et l'index, la voix grave et des lunettes carrées sur le nez, elle parlait de "mecs" et "nanas" assise sur un tabouret en plastique tout en disant son admiration pour le dernier roman de Beigbeider, qui décrivait son milieu "avec tellement de dérision", mais aussi, elle l'oubliait, avec beaucoup de complaisance. Curieusement la capacité à la dérision des représentants de ce genre de milieux s'arrête à l'idée extrêmement flatteuse qu'ils ont de leur petites personnes.

Il s'ennuyait à mourir, certes il aurait pu s'imaginer Marcello perdu dans le néant de la "Dolce Vita" des salonnards et des salonnardes, de plus Elise ressemblait beaucoup à Anouk Aimée dans ce même film, mais cela ne lui donnait qu'envie de vomir en fait. Enfin, il la vit qui parlait du peintre à un type qui était là sur le balcon de la même manière qu'elle lui en avait parlé, c'était de trop pour lui. Il décida de partir. Mais elle le retint, sa petite main sur son bras, et il resta.

Elle lui dit :

- Il ne compte pas.

631825748.jpgIl savait qu'elle mentait quand même. Elle mentait très souvent et il commençait à se lasser du "ping-pong" verbal qui les opposait constamment tous les deux comme dans une "screwball comedy" des années 40 avec Cary Grant et Katherine Hepburn. Il avait beau dire qu'il l'aimait aussi pour ses défauts, il n'en était plus aussi certain.

Il sortit quand même dans une grande scène dramatique, ou tout aussi banalement que dans "Clara et les chics types", il faisait nuit noire, et le premier métro ne passerait que dans deux heures, il s'allongea sur un banc public dans un jardin désert et contempla les étoiles. Il n'y avait pas un bruit, excepté quelques oiseaux matinaux, des néons violets encadraient le cinéma qu'il y avait près de chez elle. Il passait "le Festin Nu" de David Cronenberg d'après Burroughs, bouillie prétentieuse selon lui moins intéressante que n'importe quel délire de Philip K. Dick.

C'était ce genre de films que les amis d'Élise portait aux nues. Il se demanda s'il y avait vraiment une place pour lui dans la vie de la jeune femme.

*

Il ne s'attendait pas à ce qu'elle le rappelle un peu plus tard, elle prétendait avoir réfléchi, s'être décidée, c'était lui qu'elle aimait et elle voulait qu'ils se retrouvent le soir même à la fontaine Saint Michel. Elle n'était même pas en retard, elle s'était habillée d'un chemisier blanc légèrement transparent et d'un pantalon à carreaux "Vichy" qui la faisait ressembler à une héroïne de Sagan vue par les américains, et puis non, c'était à Audrey Hepburn dans "Petit déjeuner chez Tiffany's" qu'elle le faisait songer, elle avait la même légèreté. Elle avait retrouvé toute sa confiance en elle.

Elle lui proposa d'aller voir un film de Diane Kurys, une curiosité parisianiste sans intérêt, "bobo" avant que l'on ne parle des "bobos", dans 494070080.jpglequel jouait Lio et Dutronc qui cachetonnait tout en suçotant un havane ce qui lui permettait de jouer en même temps l'amour, le questionnement intérieur et l'humour caustique. Il trouvait ça amusant cette façon de se ficher du monde et de faire payer pour cela.

La regardant pendant le film, il compris que son attitude était une comédie car son regard semblait terrorisé, comme celui d'une petite souris prise dans l'étau d'un piège impitoyable. Elle paraissait avoir peur de quelque chose. En sortant, elle lui promit de le revoir, mais qu'il fallait qu'elle règle une question importante avant cela. Et elle lui dit qu'ils se reverraient le lendemain même lui laissant entendre qu'ils pourraient enfin faire l'amour, ce qui fût le cas.

Et puis il essaya de la rappeler, mais il n'y avait plus personne, le téléphone sonnait dans le vide. Il imaginait pour tromper son attente qu'il était tombé amoureux d'un fantôme et que le fantôme était monté au paradis, ou descendu aux enfers, mais ce genre d'histoires lui semblait vraiment trop niaise. Après plusieurs appels quelqu'un décrocha qui pleurait, puis quelqu'un raccrocha le combiné. Il descendit en bas de son immeuble et alla attendre devant l'Opéra proche de chez lui. Il s'était peut-être trompé d'heure. Derrière lui, il entendit quelques minutes après quelqu'un pleurer de la même manière qu'au téléphone, c'était Élise, elle était accompagnée d'une jeune femme qui lui ressemblait un peu et qui lui dit :

- Tu ne reverras plus Elise, elle ne t'aime pas. Elle ne veut plus te voir.

Elise évitait son regard et finit par garder les yeux fixés au sol en reniflant comme une gamine privée de friandises. La fille qui l'accompagnait rajouta :

- Et tu ne dois plus essayer de la joindre.

939281123.jpgEt toutes les deux, elles furent happées par la foule, disparaissant dans la gueule grande ouverte du métro parisien. C'est alors qu'il entendit encore les violons se déchaîner. Il ne pouvait plus penser à rien d'autres, il monta les six étages qui menait à la petite chambre qu'il occupait et ouvrant la fenêtre qui donnait sur la rue, il enjamba le parapet et se retrouva à contempler le sol vingt mètres plus bas. Il n'osa pas sauter, il était plaqué contre le toit. Il était tétanisé. Il n'enterndit pas une vieille dame qui le vit de l'immeuble d'en face et ne remarqua pas plus l'attroupement se formant, ni les sirènes des pompiers hurlantes. Il se reprit et sourit. Tout cela allait finir comme dans un "film du dimanche", comme dans une comédie bourgeoise des années 70, avec Rochefort ou Marielle, il allait devoir sauter vers le grand drap des pompiers, la musique du générique de fin se déclencherait, sa chute serait très lente, les lumières se rallumeraient dans la salle de cinéma où était projeté l'histoire de sa vie, et il comprendrait alors que tout ce qui suivrait ne pourrait absolument pas être vraiment réel.

Donc, il fit ce qu'il avait à faire dans le script et sauta.

à suivre...

Commentaires

beaucoup de justesse par petites touches subtiles dans ce "roman-ciné"

Ecrit par : Eric LOW | mardi, 13 mai 2008

Merci, Eric, ça me fait plaisir et c'est très sympathique.

Ecrit par : Amaury | mardi, 13 mai 2008

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