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samedi, 10 mai 2008
Le cinéphile amoureux - deuxième partie
Femme Fatale
En illustrations, trois photos de Lana Turner
Lorsqu'il rencontra Élise, ce fut comme dans les films romantiques, il eut l'impression que la pellicule ralentissait ce qui faisait un très bel effet, pendant que tous les autres personnages continuaient à marcher et disparaître côté jardin à la même vitesse. Elle avait des yeux gris, une bouche boudeuse et attirante pour cette raison, des petites rides de sourire aux coins des paupières, elle s'habillait comme Anna Karina dans les films des Godard. elle était aussi cinéphile que lui et peut-être plus encore.. Ce fut ce détail qui le fit certainement tomber amoureux passionné tout de suite.
Il s'aperçut qu'il avait une culture filmique surtout populaire et qu'il ne connaissait rien au cinéma d'auteur. Quand il voyait dans les couloirs de Nanterre une référence à "Blade Runner", elle parlait d'"Alphaville". Il n'avoua pas qu'il ne l'avait pas vu, il approuva du bout des lèvres. Elle n'était pas dupe, elle avait un sourire très ironique, dévastateur et non sans une certaine dureté. Il voyait bien qu'elle se moquait de lui.
Elle lui laissa son numéro de téléphone personnel, elle lui prit la main, la serra gentiment et lui tint un discours très clair :
-Je t'aime bien, tu es un garçon adorable bien qu'un peu dans la lune, mais pour l'instant, nous ne faisons pas l'amour, donc je te laisserai à la gare.
Il était interloqué. Mais cela lui convenait, c'était comme dans un film, c'était par scènes que leur histoire allait se dérouler, alors l'arrangement lui convenait. Des curieux s'arrêtaient devant eux car ils se trouvaient juste au centre de la passerelle qui menait au train.
Sur le quai, ils discutèrent encore, elle lui dit que pour faire l'amour avec quelqu'un, elle devait être sûre de l'aimer. Elle ne se décidait pas comme ça. Dans la lumière du crépuscule urbain, elle ressemblait à Diane Keaton. Et elle sourit et chantonna l'air que Madeline Kahn chante à la fin de "Frankenstein Junior" parce qu'elle est amoureuse du monstre qui est laid, c'est évident, mais intelligent et doué pour l'amour, ce qui est l'essentiel. Il lui dit qu'il connaissait le film lui aussi, cela la fit rire et finalement elle consentit à ce qu'ils rentrent ensemble vers Paris.
*
Arrivé à la gare Saint Lazare, elle lui prit le bras comme un vieux couple et l'entraîna vers le buffet parce qu'elle venait juste de voir "la double vie de Véronique" et qu'elle voulait savoir ce que cela faisait d'embrasser un homme dans ce lieu, alors que passent les voyageurs devant eux et que les trains s'en vont vers des destinations qu'elle aurait voulu toutes connaître.
Elle l'embrassa, elle se leva de chaise presque aussitôt après en lui disant : "Je t'appelle lundi". Il devait découvrir qu'elle ne rappelait jamais personne, même quand elle l'affirme, mais, comme d'autres avant lui, il lui pardonnait. Elle était censée habiter chez ses parents mais à chaque fois qu'il appelait, elle était continuellement toute seule. Cela créait un mystère autour d'elle, et il se demanda si elle disait toujours la vérité. Quand il lui posa la question, elle répondit : "Bien sûr que non, ce serait sinistre" et elle éclata d'un rire de gorge qui était pour lui comme une bouffée d'euphorisant.
Pendant quelques temps, il n'eut le droit qu'à un baiser furtif gare Saint Lazare mais un jour elle se décida enfin et lui demanda de venir chez elle. Ils prirent l'ascenseur, puis ils empruntèrent une volée de marches qui menaient à l'appartement de ses parents. Ceux-ci semblaient habiter un immeuble construit selon les plans d'un architecte argentin utopiste qui avait réalisé un mélange improbable entre Gaudi et la cité des 4000. Elle lui révéla aussi qu'avant d'être détruit, l'ancien quartier sur lequel avait été construit cette résidence "utopique" avait servi au tournage des scènes du "Sentier" des "Aventures de Rabbi Jacob".
*
L'appartement était très clair, très éclairé, et en face elle lui dit que c'était "Fenêtre sur cour" tout les soirs, il se mit sur le tout petit balcon et jeta un coup d'oeil à un grand appartement sur la gauche. Elle mit la main sur son épaule et lui dit que c'était l'atelier d'un peintre et que, parfois, quand elle se réveillait la nuit, elle le voyait en train de peindre des nus posant pour lui devant la grande baie vitrée de son logement. Elle disait qu'il semblait aimer les femmes pulpeuses et non les femmes-enfants à la André Derain.
Pour un peu, il se serait cru dans un polar des années 70, un thriller politique glacé et urbain, avec seulement deux ou trois pointes d'humour mais pas trop, paranoïde à souhait, tous les deux ils adoraient "Adieu Poulet". Elle aurait voulu que Lino Ventura soit son père et lui voulait lui ressembler. Cela la faisait encore rire et elle lui fit remarquer que ce ne serait pas très moral.
Elle dit :
- Que veux-tu regarder ?
Et sans attendre sa réponse, elle enfourna dans la gueule du magnétoscope "Pas de printemps pour Marnie". Il s'aperçut au fur et à mesure que le film avançait qu'il se fichait totalement de l'histoire qui était un vague prétexte psychanalytique freudien et non un scénario. Elle le regardait, quant à elle, à la dérobée, de temps en temps, en se rongeant curieusement l'ongle du pouce, manifestant des signes de nervosité.
Il la regardait quant à lui de plus en plus. Elle avait des épaules comme une héroïne de Balzac et des jambes interminables qui célébraient mieux qu'un long pensum les vertus de la danse classique pour les petites filles. Le film était presque terminé, Tippi Heddren, savamment décoiffée, pleurait toutes les larmes de son corps dans les bras de Sean Connery, quand elle soupira en le regardant cette fois-ci bien en face.
Elle lui dit qu'ils ne pouvaient pas dormir ensemble ce soir car il n'avait pas eu la réaction qu'elle escomptait. Il sentait bien que la température du salon avait rapidement baissé et il ne savait que faire quand elle conclut que cela ne l'empêchait pas, lui, de dormir dans son lit à elle cette nuit mais sans elle dedans. Elle lui prit l'avant-bras gentiment en lui murmurant qu'il fallait qu'il soit patient, et elle sourit enfin de manière prometteuse et suggestive, c'est du moins ce qu'il crut.
*
Ce petit jeu dura tout un automne, à l'hiver, il décida qu'il en avait assez et lui donna rendez-vous à Montmartre, car il aimait l'ambiance du quartier qui lui rappelait un grand nombre de films du réalisme poétique, comme ceux de Marcel Carné, ou de Claude Autant-Lara. Il avait beau savoir qu'elle n'était jamais à l'heure, il fut quand même surpris de constater qu'elle battait cette fois-ci tous les records car elle ne se montra que deux heures après l'heure du rendez-vous qu'il avait fixé.
Ils allèrent déjeuner dans un tout petit restaurant des hauteurs de la Butte, ils avaient un peu trop bu quand ils décidèrent de redescendre vers la place Clichy en suivant les traces d'Antoine Doinel dans les "400 coups" et voir aussi en vrai le lycée de "Diabolo Menthe" de Diane Kurys, pour elle, et pour lui le cinéma de son film préféré en tant qu'adolescent, "E=MC2 mon amour". Elle marchait sur le rebord du trottoir comme si elle suivait un fil invisible. Il la prit par la taille et au son d'un piano qu'ils entendirent sur les escaliers vers la rue Drevet, ils esquissèrent un pas de danse.
Il ne pensait plus au cinéma.
Et ils finirent quand même par devoir rentrer chez eux. Arrivés au métro, elle lui dit qu'elle avait passé une journée étonnante mais qu'ils ne pouvaient pas faire l'amour et qu'elle ne pouvait pas dire pourquoi. Il se dit alors que c'était une vraie femme fatale comme dans les films policiers, il se prit alors pour un "privé", relevant le col de sa veste, il était Elliot Gould dans "Le privé" ou "Mike Hammer" dans "En quatrième vitesse" d'Aldrich. Il aurait dû savoir que les femme fatales n'existent pas, que ce soit Sharon Stone ou Lana Turner qui les incarnent, ce sont toujours des fantasmes et rien d'autres.
à suivre...
18:39 Publié dans Écriture | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature, cinéma, société



















Commentaires
j'aime beaucoup !
vivement la suite !
(en + je connais tous les films nananèèèère !)
Ecrit par : Eric LOW | samedi, 10 mai 2008
Parceque c'était une frustrée d'autre part secrètement amoureuse de Sharon Stone.
Ecrit par : Thomas More | samedi, 10 mai 2008
A Eric, merci de tes compliments. je ne sais pas encore comment finir.
Ecrit par : Amaury | dimanche, 11 mai 2008
prends ton temps jusqu'à ce que l'IDÉE vienne
dans le registre du suspens il pourrait comme Eastwood (un frisson dans la nuit) ou M. Douglas tomber sur 1 folle (au moment d'écrire j'oublie le titre... avec G. Close)
lassé il s'engagerait dans la légion (la bandera)
ou bien ils formeraient les nouveaux Bonnie & Clyde...
ou encore il serait le Pygmalion d'1 jeune beauté fruste (my fair lady)
ou alors il devient garde chasse pour se retirer à la campagne mais il tombe sur 1 lady Chatterley...
ouarf ouarf !...
Ecrit par : Eric LOW | dimanche, 11 mai 2008
En fait j'avais l'idée mais j"étais pas sur...
Ecrit par : Amaury | dimanche, 11 mai 2008
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