
J’ai toujours été rond, gros, bas de poitrine, bouboule, obèse, boule de suif, un peu enrobé, enveloppé, gras, voluptueux, pulpeux, imposant. Quand j’étais tout petit, je ne pleurais que pour manger, il paraît, et j’étais déjà un bébé de poids dés la naissance, une publicité pour savons ou bien ressemblant à l’un de ces angelots joufflus en stuc que l’on trouve dans les églises baroques. Un rond pour le visage, deux ronds pour les joues, un rond pour le corps et deux bâtons pour les jambes, il n’est pas dur de me dessiner. Je possède en outre beaucoup de caractéristiques communes avec les ours. Il arrive que j’hiberne quand je suis crevé et il ne fait

pas bon alors de me réveiller avant l’heure. Je suis de la même humeur qu’un grizzli le matin avant de prendre un café bien noir et un ou deux croissants. Parfois, quand j’entends de la musique, je me dandine et cela amuse les autres danseurs qui pour un peu jetteraient des pièces. Mais ils savent arrêter leurs rires car il arrive aussi que j’envoie quelques coups de pattes bien placées. Comme les ours, je suis aussi un grand sentimental et on peut alors me serrer dans ses bras sans grands problèmes, je ne ferai pas de mal bien au contraire.
Pendant l’enfance, je ne me suis jamais posé de questions sur mon physique, grâce à l’amour de mes parents qui m’avaient tout de suite accepté tel que j’étais. J’avais aussi une coquetterie dans l’œil gauche ce qu’un ours aurait bien trouvé utile pour la chasse car jamais ses proies n’auraient su

s’il les regardait ou pas. Pendant une bonne partie de l’adolescence, cela a continué pareillement, un de mes amis m’avait trouvé un surnom : « Ma boule », ce qui donnait « Mau-Mau t’es ma boule ». Je laisse cette blague pour expliquer l’origine de mon surnom ce qui, je pense, ne manquera pas de passionner les dizaines de biographes qui se pencheront sur mon existence plus tard, n’en doutons pas. J’ai alors regretté de ne pas ressembler à ces types, qui sur les écrans ou dans la vie, semblaient tellement sûrs d’eux, tellement à l’aise. Au lycée,

j’étais le nounours de la classe, un « teddybear » pour les autres, j’étais « la petite boule stressée » que l’on voyait foncer au loin sur une des passerelles de la gare quand j’étais en retard. Je ne comprenais plus toutes ces choses, que les autres élèves m’appréciaient vraiment pour ce que j’étais alors que, moi, je ne voulais plus être moi. A l’université, c’était pire que tout, j’étais désespéré puis quelqu’un m’a vanté mes rondeurs voluptueuses. Mais pour moi qui ne voulais plus être moi, elle se moquait de moi, c’était certain.

J’ai trouvé une annonce qui se proposait de m’envoyer au Proche Orient pour y être au départ, professeur de français, c’est du moins ce que je croyais. Là-bas, mon apparence n’avait aucune importance et j’ai recommencé à trouver qu’être moi ce n’était pas si mal : les petits voleurs dans les rues de la Vieille Ville, je les connaissais tous au bout de six mois, m’appelaient « Boumba » ce que je n’ai pas besoin de traduire et quelqu'un que je voyais souvent de l’autre côté de la ville avait décidé de me nommer « Boule de suif ». Au début, ces surnoms m’agaçaient, puis finalement, « Boule de suif » dans le conte de Maupassant ne songe qu’à se faire accepter et se fait mépriser par des personnes beaucoup plus méprisables qu’elle dont elle sauve la vie, et quant aux petits voleurs, j’étais plus proche d’eux que bien des gens qui prétendaient connaître cette région du monde. Et ceux qui me connaissaient bien et que j’aimais ne m’appelaient plus seulement « Boumba » mais « Cœur blanc ». Quand je suis rentré de ce pays qui est pour moi maintenant ma terre promise aussi, je suis retombé dans mes anciens travers, c’est comme si je n’avais rien compris à ce qui s’était passé pendant ces deux années heureuses malgré les fâcheux qui parfois me réduisaient comme d’autres avant à mon ventre, jaloux peut-être du bonheur que je vivais. J’ai réussi à dégonfler un temps de nombreux kilos en trop mais comme je ne voulais toujours pas être moi, cela ne servait pas à grand-chose.
Et puis, il y a quelques semaines, quelqu’un m’a donné ce désir de me retrouver enfin, mais chut, c’est un secret, je crois que je suis un peu amoureux…
Commentaires
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Ecrit par : Amaury | mardi, 31 octobre 2006
Mau-Mau, pour des tas de raisons ton texte me touche beaucoup.
Ecrit par : Kelp | mardi, 31 octobre 2006
Je te remercie de ce commentaire qui me touche aussi beaucoup.
Ecrit par : Amaury | mardi, 31 octobre 2006
J'osais pas le dire mais moi aussi.
Ecrit par : Jenny Ames | mardi, 31 octobre 2006
Je sais et cela me touche que ce petit texte te touche. Quant au surnom de "Coeur blanc", j'étais tellement peu sûr de moi que j'étais persuadé que c'était une raillerie au départ. Je suis allé vérifier dans mon dico franco-palestinien pour me rassurer.
Ecrit par : Amaury | mardi, 31 octobre 2006
Sache que nous sommes quelques-un(e)s à connaître assez bien le sujet pondéral et que tu as tout notre soutien là-dessus, coeur blanc.
Ecrit par : Jenny Ames | mardi, 31 octobre 2006
Si tu savais, si vous saviez comme cela fait du bien des personnes qui vous acceptent tel que l'on est.
Ecrit par : Amaury | mardi, 31 octobre 2006
Et viva l'Ami Pierre, où nous sommes tous frangins et aussi freaks les uns que les autres. Et viva nous autres les extraterrestres.
Ecrit par : Jenny Ames | mardi, 31 octobre 2006
Mon amitié pour le Mau fut un coup de foudre, ce qui est rare en amitié. L'amitié, d'habitude, se construit, parfois sur des années. C'était lors d'un mariage catho, mais pas tendance "Chrétiens dans la Cité" et je vois encore les vitraux de Manessier dans la chapelle d'Hem, qui donnaient une très belle lumière à la cérémonie. Mau, je crois était témoin. On m'avait parlé de ce gros garçon élégant dans sa veste pied de poule noir et blanc comme d'un de mes lecteurs. J'en ai assez peu pour que ce genre de chose me surprenne toujours un peu. Ensuite, dans les jardins de la mairie second empire de Croix, j'ai commencé une conversation avec le gros garçon. Cette conversation dure depuis bientôt dix ans, nous l'avons menée à Lille, à Croix, à Rouen, à Evreux et puis aussi, bien entendu, à Tel-Aviv, Jérusalem, Bethléem, Jéricho, Hebron. Mau fait partie de mon tout premier cercle. Pour moi, qui suis si jaloux de mon intimité, Mau est une des rares personnes à qui je peux laisser mon "chez moi" pendant deux ou trois semaines quand j'ai des coups de nomadisme comme d'autres ont des coups de blues. Je lui fais confiance pour bien s'occuper des choses vraiment importantes : mes livres, mes bouteilles et mon chat. Mau a une grande intimité avec les livres et les chats. J'aime, en revenant de Pékin, le voir assis dans mon fauteuil Voltaire, plongé dans le journal de Bloy ou une histoire du cinéma bis tandis que Calypso, infidèle, ronronne sur ses confortables genoux.
J'aime lui faire partager ma dernière découverte, que ce soit un roman de Calet ou un Bourgueil nature. Nous pouvons passer des heures à regarder de vieux films à la chaîne, tard dans la nuit, des heures aussi au-dessus des caisses des bouquinistes de la Vieille-Bourse.
Au bout d'un certain temps, il me manque et oui, je n'hésite pas à le dire, il me manque physiquement. J'aime sa manière d'être là, à la fois massif et vulnérable, comme un château dans un roman de La Varende.
Son poids, il l'a bien dit, fait partie de lui-même. Un Mau mince serait un contresens, une oxymore, un peu comme une moissonneuse idiote ou un intégriste tolérant. Il faut juste, et D. s'inquiète aussi pour cela, que ce poids ne devienne pas un handicap ou un danger. Il le sait. Il sait aussi que tous mes amis sont à leur manière d'adorables freaks, incapables comme lui de s'adapter, étant bien entendu que ne pas s'adapter dans cette société-là est un signe de santé mentale. Un des moments les plus agréables de ma vie fut l'anniversaire de mes quarante ans où étaient réunis, outre le sublimissime Mau, un inspecteur des impôts noctambule, ex critique de rock, ex chef de chantier, ex compagnon d'armes à saint-Cyr, Anne et François qui aiment le whisky, Dieu, les Grosses têtes et les cimetières militaires le 11 novembre. Pierre et Pierrette, délicieux babyboomers(oxymore, encore) qui ont cette qualité rare de voir à-priori l'Autre non pas comme un ennemi mais comme une source d'enrichissement et malgré leur anticléricalisme total, j'ai comme l'impression que la porte du Royaume des Cieux leur sera ouverte plus facilement que pour certains qui croient avoir déjà versé des arrhes en jetant l'anathème sur les avortées, et enfin Luc, mon cher voyageur roux, l'homme de Pékin à qui je dois le Go, de merveilleuses villas à Naxos, Toulon, Aiguilles et surtout l'aventure foutaque et lyrique de la revue Immédiatement.
Tout ce petit monde a beaucoup de points communs qui scandalisent les contemporains: indifférence aux titres, aux carrières, aux honneurs, au pognon, absence de permis de conduire pour l'immense majorité(qui a vu Luc conduire dans la campagne chinoise comprend intimement le sens du mot danger) et goût pour la fête. Absence de préjugés littéraires, esthétiques,ethniques, sexuels ce qui nous permet sans angoisse quelques blagues antisèmes ou homophobes, attachement viscéral à la liberté d'expression
et goût pour le vin non souffré.
Mau est cet ami là. Quand on sait les épreuves et les préjugés qu'il a dû traversé, on comprend son poids. Il faut être un vrai char d'assaut pour demeurer dans sa situation ce garçon charmant, cultivé, drôle, d'une humeur toujours égale.
Mais maintenant, Mau, on est là. Tu peux, tu dois réduire l'épaisseur du blindage. Je te veux pour mes cinquante piges, parce que je t'aime, coeur blanc.
Ecrit par : Alfredo Smith-Garcia | mardi, 31 octobre 2006
Et moi j'ai rencontré Mau-Mau via les Moissonneuses (et Alfredo), et puis on s'est donnés rendez-vous à l'Ami Pierre un soir, le bar à vin qu'on connaissait tous les deux. Mau-Mau s'était gouré de bar mais moi j'étais en retard pour des raisons canines, donc on s'est retrouvé vers 21 heures. Alors on avait parlé avant sur les blogues, librement, agréablement, mais on pense que dans la vraie vie ça va être compliqué, il va y avoir un décalage. Et en fait non, pas du tout. Confirme, Mau.
On a bu, mangé, Kelp est venue, Hector s'est pointé, on a continué à boire et à discuter jusqu'à la fermeture.
La fois d'après, je suis encore arrivée en retard mais Hector causait déjà avec Mau, on a remangé et rebu, et Hector est parti et on a continué à boire au bar et à discuter bouquins, Alfredo, histoires de famille. On s'est dit qu'un rythme hebdomadaire d'Ami Pierre serait bien.
Donc si je peux te le dire via le blogue, comme au début, Mau, je crois bien que tu es un ami.
Ecrit par : Jenny Ames | mardi, 31 octobre 2006
Péhesse : Mau, vivement le prochain Ami Pierre ; Alfredo, vivement le prochain Repaire. Et qu'on se retrouve tous à Naxos.
Ecrit par : Jenny Ames | mardi, 31 octobre 2006
ouène dou oui gau tou zi frènde piteur eugailln ?
Ecrit par : Jenny Ames | mercredi, 01 novembre 2006
Moi aussi je voudrais bien y retourner avec vous!
Ecrit par : Kelp | mercredi, 01 novembre 2006
Alors c'est mardi souar.
Ecrit par : Jenny Ames | jeudi, 02 novembre 2006
Va pour mardi soir et Mau-Mau chez les moissonneuses...
Ecrit par : Amaury | jeudi, 02 novembre 2006
Dukou honva pou voirre hankulé lé ronjeurs parre ècèmesse ai bouare dû kinsi avek aiktorre ossi surman sé koule
Ecrit par : Jé ni èms | jeudi, 02 novembre 2006
Voilà un texte superbe qui me touche et qui ne peut que toucher les lecteurs.
C'est le début d'un roman, c'est le début d'une histoire.
C'est beau comme le soleil perçant la brume d'un matin froid.
Amicalement
Ecrit par : gerard silighini | vendredi, 03 novembre 2006
Merci Gérard de ton commentaire très gentil. Ce peut être le début de mon envol personnel.
Ecrit par : Amaury | samedi, 04 novembre 2006
Je te le souhaite parce que tu me donnes le sentiment d'avoir vraiment envie de voler.
J'aime beaucoup l'éclectisme de ton blog.
Je ne prends pas toujours le temps d'y venir mais je sais pourtant à chaque fois y prendre du plaisir.... Même si je ne laisse pas un commentaire à chaque fois
Amicalement
Ecrit par : gerard silighini | dimanche, 05 novembre 2006
Je relis ce texte et le trouve de plus en plus émouvant, vraiment, et bien écrit, et surtout très, très juste. Poids et entourage, poids tout court, carapace et besoin d'envol. Mau, tu es sur le chemin de l'envol.
Ecrit par : Jenny Ames | lundi, 06 novembre 2006
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