samedi, 05 août 2006

Portrait d'une libanaise rapatriée : Claudia Aboumoussa

medium_images.18.jpegClaudia Aboumoussa, 38 ans, médecin pédiatre franco-libanaise. Installée à Beyrouth en 2001 après des études en France, elle vient d'être rapatriée avec ses trois filles.
De guerre lasse
Par Laeïla ADJOVI
QUOTIDIEN : Samedi 5 août 2006 - 06:00
A entendre Léa, 10 ans, on croirait une joyeuse balade en mer. «On s'est fait plein d'amis sur le bateau, et on a même rencontré Michèle Alliot-Marie.» La fillette fonce dans sa chambre, rapporte un petit appareil photo numérique et exhibe fièrement les preuves. Pour sa mère, Claudia Aboumoussa, ça semble moins idyllique. «On a été rapatriés à bord de la frégate militaire Jean-Bart, le 23 juillet. Au début, je ne voulais pas partir, mais je ne voulais pas faire subir ça à mes enfants.» 
«Ça», ce sont les bombes. Les angoisses nocturnes. Les explosions toutes proches. Et la vision d'une ville maintes fois reconstruite, mais encore en ruines. Claudia Aboumoussa, médecin pédiatre dans la banlieue de Beyrouth, appartient à cette génération de Libanais qui connaissent bien la guerre. Six depuis l'indépendance en 1943. «J'avais 7 ans quand la guerre de 1975 a éclaté», dit-elle. C'est une jeune femme belle, bien mise. Elle parle avec calme du chaos qui se prolonge dans son pays. Enfant, elle avait déjà l'habitude d'entendre pleuvoir les bombes. «Ça faisait partie de notre pain quotidien», sourit-elle. Ses petites dents font penser à celles d'un enfant. Rire malicieux. Sous la frange ordonnée de son brushing, son regard brun se fait tantôt moqueur, tantôt sérieux et triste. «Mon père a été tué en 1982 sous les bombes israéliennes.  Ce n'était qu'un civil innocent qui a refusé de quitter son commerce. Il est mort d'un éclat d'obus juste devant la porte. Ça n'a pas empêché sa boutique d'être pillée.» Quand c'est arrivé, Claudia était loin, mise à l'abri par sa mère, avec ses trois frères et soeur.
Aujourd'hui, c'est également avec sa mère qu'elle loge provisoirement dans un grand appartement, à Tours. Ambiance de vacances en famille. Les trois filles de Claudia, Léa, Sarah et Julie, écoutent leur mère en roulant des yeux espiègles. Trois générations de Libanaises en exil. C'est dans ce même appartement que la mère de Claudia a trouvé refuge, en 1987, fuyant la guerre. Claudia, l'aînée de quatre enfants, était la seule à rester au pays avec ses grands-parents. «J'étais en troisième année de médecine, et il n'y avait pas d'équivalence. Je ne voulais pas tout reprendre à partir de la première année», explique la jeune femme.
En 1990, elle bénéficie d'un accord entre l'université de Tours et la faculté de médecine de l'université Saint-Joseph, à Beyrouth. Parcours classique dans la bourgeoisie francophone et chrétienne, la jeune Libanaise vient achever ses études en France. Pendant les dix années qu'elle passe entre Tours et Paris, elle retourne tous les ans au Liban pour les vacances.
C'est là qu'elle veut vivre, élever ses enfants, exercer son métier. Avec Joseph, l'étudiant en médecine, également franco-libanais, qu'elle rencontre à Tours et avec qui elle se marie, elle rentre au pays. «Léa avait 5 ans, et les jumelles 3 ans.» Là- bas, tout leur sourit. Après le retrait des troupes israéliennes du sud du territoire, les Libanais croient au renouveau. «C'était le rêve. Les Libanais rentraient chez eux, les Arabes investissaient dans le pays. On était sûr que le Liban allait redevenir la Suisse du Moyen-Orient.» Le rêve se poursuit jusqu'en 2005, quand les militaires syriens évacuent à leur tour, après l'assassinat de Rafic Hariri et les manifestations pro et antisyriennes de la «Révolution du cèdre». «C'était l'indépendance 2005, raconte-t-elle en riant, on croyait enfin à un pays libre.» Dans ce contexte favorable, le couple Aboumoussa devient popriétaire de son cabinet médical, dans la banlieue de Beyrouth.
Mais très vite les choses se gâtent. Les incursions du Hezbollah se multiplient. Jusqu'à l'étincelle. Les trois soldats de Tsahal tués, les deux autres capturés par la milice chiite. «On sentait qu'Israël n'allait pas laisser passer ça. L'angoisse montait. Au cabinet, les gens affluaient pour faire vacciner leurs enfants et vérifier que tout allait bien.» Bientôt, le ciel s'embrase. Les bombes, le chaos, l'exil. Ressortissants étrangers évacués, populations en fuite. En moins d'un mois, plus de 800 000 personnes sont déplacées. A Beyrouth, plus d'aéroport, plus de pont. Les routes défoncées par les obus sont les seules échappatoires. Claudia baisse les yeux. «Israël a dit qu'il était temps d'en finir avec le Hezbollah, mais c'est plutôt avec le Liban qu'ils sont en train d'en finir.» 
Pour cette chrétienne au discours souverainiste, les autorités libanaises sont aussi fautives. «Nous avons un bon Premier ministre, commence-t-elle. Mais je n'attends plus rien de ce gouvernement "euthanasique" qui n'a pas été capable d'assurer la sécurité des frontières, ni de désarmer la milice, ou de protéger la souveraineté du pays. Je n'attends plus rien. Ce gouvernement n'est qu'un pion dans un jeu qui le dépasse. » Si elle condamne le Hezbollah, qui selon elle ne trouve de soutien qu'auprès de la population chiite, elle subordonne le désarmement à l'évacuation totale du Liban par les troupes étrangères.
Et l'ONU ? Après le massacre de Cana, les attaques récentes contre des bâtiments de l'organisation montrent que les Libanais commencent à perdre patience. Claudia soupire. «C'était débile. J'avais honte.» Elle fait un geste vers la télévision, qui a déversé les images de foule en colère. «Il ne faut pas attaquer les seules personnes qui peuvent nous aider», déplore-t-elle. Et de remercier la France, «un des seuls pays à agir pour le Liban». 
Claudia Aboumoussa est solidaire de la cause des Palestiniens, «qui souffrent tous les jours». Mais c'est la paix qu'elle réclame avant tout. «La Syrie et l'Iran doivent cesser de faire leur guerre chez nous. Ce n'est pas notre guerre, répète-t-elle. Nous, les Libanais, on veut juste un peu de paix. Même juste trente ou quarante ans. Dès que l'on commence un peu à se poser, ça recommence. C'est comme une malédiction.» Léa grignote un biscuit à la framboise. «Comme si la région était maudite», ajoute la petite.
La jeune mère aimerait un jour aller faire du tourisme en Israël, «et que les Israéliens puissent venir [au Liban]» quand la paix sera revenue. En attendant, c'est à Tours que les vacances se passent. Une grande partie de la famille est restée au Liban, mais le mari de Claudia a pu venir les rejoindre dimanche dernier. Le couple a décidé d'emmener les enfants à Disneyland Paris. Claudia veut pouvoir s'amuser avec eux, même dans cette situation de détresse. Comme quand, à Beyrouth, les bombes se rapprochaient, et qu'après avoir rassuré et mis à l'abri les filles elle jouait avec elles à compter les explosions. «1,2,3,4, et c'est fini!» 
Tout en répétant que ses enfants ne vivront pas la guerre, la jeune Franco-Libanaise garde l'espoir d'un retour au pays d'ici à la fin de l'été. Léa doit entrer en 6e à la rentrée, Sarah et Julie en CM1. Elles ne sont inscrites dans aucune école en France. «On espère toujours pouvoir rentrer à temps, dit Claudia . Si ça se calme avant la fin du mois, elles pourront faire leur rentrée comme prévu.» La grand-mère n'y croit pas. Assise dans son fauteuil, elle agite la tête, résignée. «Là, franchement, tu rêves.» 
photo Bruno Charoy
Claudia Aboumoussa en 9 dates 23 octobre 1967 Naissance à Beyrouth. 1990 Arrivée en France. 1994 Mariage avec Joseph Aboumoussa, à Beyrouth. 1996 Naissance de Léa. 1998 Fin de l'internat, début de la pratique de la médecine. Naissance de Sarah et Julie. 2000 Obtention de la nationalité française. 2001 Retour au Liban. 12 juillet 2006 Début des frappes israéliennes. 23 juillet 2006 Rapatriement vers la France.
lien vers les portraits de libération

14:15 Publié dans Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Politique | |  Facebook

Commentaires

Sans minimiser la tragédie que constitue cette guerre pour un pays qui ne la mérite en rien, je voudrais, à titre purement informatif, rebondir sur les mots "massacre de Cana", et rappeler que ce massacre (c'est le mot juste ) n'a en réalité fait "que" 28 morts (bilan du 3 août selon l'ONG Human Right Watcher), et a été habilement - ou cyniquement - mis en scène par le Hezbollah.

http://eureferendum.blogspot.com/2006/08/qana-directors-cut.html

Ecrit par : Polemikon | lundi, 07 août 2006

D'après un correspondant d'une oeuvre chrétienne présente là-bas il y a bien 50 morts. Si le Hezbollah s'en est certainement servi, pourquoi Israèl a-t-il bombardé ce village ?

Ecrit par : Amaury Watremez | mardi, 08 août 2006

France Info ce matin rapporte que le bilan selon Kofi Annan est de 28 morts (d'après Radio Canada, c'est bien le chiffre officiel - Liban et ONG - et il y aurait en plus 13 disparus http://www.radiocanada.com/nouvelles/International/2006/08/03/006-Cana-bilan-rapports.shtml).

Sur l'opportunité de bombarder Cana, le fait qu'Israël ait pu ou non être renseigné sur la présence de civils, voire même que ces civils aient été abandonnés délibérément sur place par le Hezbollah (enfants majoritairement handicapés) je ne dispose pas de renseignements suffisants.

Votre question prête cependant à confusion : ce n'est pas vraiment "le village" qui a été bombardé, mais "un bâtiment de ce village" (de même que Beyrouth a été bombardée ne signifie pas que Beyrouth est rasée, mais que divers édifices et peut-être nombreux ont été détruits. En ne faisant "que" quelques centaines de victimes... sur plus d'un million d'habitants en temps normal).

C'est donc un objectif beaucoup plus limité et ciblé qui a été visé et atteint - et qui a provoqué, hélas, la mort d'innocents.

Qu'après, le Hezbollah ait tenté de récupérer l'évènement, cela fait à mes yeux simplement partie de la guerre : ça fait ressortir une "bavure" (ou un échec de l'armée israélienne) dans une opération, mais ça ne démontre pas que cette opération n'ait pas été justifié par d'autres raisons. Cela montre simplement qu'il est regrettable qu'elle n'ait pas été menée différement ou dans d'autres conditions.

Par contre, que des journalistes aient pu se prêter à une mise en scène des corps, même pour informer, je trouve ça choquant (d'un point de vue moral) et détestable (d'un point de vue "géopolitique).

Ecrit par : Polemikon | mardi, 08 août 2006

Admettons que vous ayez raison sur les chiffres, le fait que ce "ne" soit "que" 28 morts n'en diminue pas le fait que c'est un massacre inutile. En fait, l'idée qu'il y a derrière c'est qu'Israèl serait le dernier "rempart" contre l'Islam avec lequel les occidentaux devraient lutter en une lutte aux dimensions eschatologiques, alors que depuis sa création, Israèl a plutôt favorisé la montée de l'intégrisme musulman le plus radical.

Ecrit par : Amaury Watremez | mardi, 08 août 2006

Je crois que j'avais mal compris votre question "Si le Hezbollah s'en est certainement servi, pourquoi Israèl a-t-il bombardé ce village ?", d'où une méprise, je vous prie de bien vouloir m'excuser.

Vous avez raison de dire que ces morts civiles (ce massacre) sont inutiles : elles ne servent à rien, elles ne font pas avancer le conflit vers la paix d'un pouce. Cela dit, le bombardement, pris en tant que tel, n'était peut-être pas dénué de sens.

En d'autres termes : toute mort civile est inutile et regrettable, mais tout bombardement n'est - hélas - pas évitable.

C'est là une position théorique : je vous ai déjà dit que je ne pense pas disposer d'éléments me permettant de dire que ce bombardement-ci était ou non nécessaire, militairement parlant.

Qu'après, les chiffres soient tels ou tels, c'est une affaire de faits qui n'engage aucune opinion sur ce conflit, et qui ne change rien au caractère tragique et odieux de toute mort violente, et tout particulièrement civile, dans un conflit.

Vous évoquez dans votre dernier post l'idée qu'Israël puisse être considéré comme un rempart de l'occident contre l'Islam. Cette thèse ne me séduit guère (notamment, pour les raisons que vous citez : Israël joue avant tout le jeu d'Israël).

Cela dit, le cheikh saoudien Abd Al-Muhsin Al-Obikan parle du Liban comme de "l'un de nos pays" [à nous musulmans] (http://www.nawaat.org/forums/index.php?showtopic=11946) - "Oh j'ai cru voir / Glisser sur une fleur une longue limace".

Il faut prier pour le retour de la paix au Liban.

J'ajouterai cependant un mot sur la "lutte aux dimensions eschatologiques" : celle-ci ne se joue pas entre l'Islam et l'occident, mais entre Dieu et le Diable, entre l'Eglise et le monde.

La seule religion voulue positivement par Dieu est la religion catholique. Les autres sont conjointement le fruit de la recherche de Dieu par l'homme (pécheur - cette précision pour ne pas laisser penser que cette recherche soit totalement bonne), de l'action de Dieu au coeur de chaque homme, et de la haine du Diable pour la vérité. Il est certain que ces religions jouent un rôle dans le plan divin (donc dans une perspective eschatologique), et contribueront à manifester la Majesté et la Miséricorde divines.

Une attitude chrétienne pourrait consister à dire qu'après tout le maître de la moisson demande bien de laisser pousser l'ivraie... position qui caricature certes beaucoup, mais éviterait au moins de confondre religion et politique (de poser "Islam=Péché=A rejeter=A tuer"), ce qui est le fond de l'erreur que vous dénonciez.

Cela dit, il me semble probable qu'un grand nombre de notables, de dignitaires, ou de groupes d'influence "islamistes" (et parfois simplement musulmans) soient bel et bien engagés dans une lutte consciente et organisée contre l'Eglise.

Mais cela n'a qu'assez peu de rapports avec la situation au Liban.

Ecrit par : Polemikon | jeudi, 10 août 2006

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